La dernière rencontre avec Alain
Betty Milan
Ça s’est passé comme ça.
Après quelques mois où Alain se savait malade, Jacques Barbier me dit qu’il avait bien récupéré et je suis surprise de recevoir un coup de fil d’Alain qui m’invitait à déjeuner.
Je lui propose une brasserie aussi près de chez lui que de chez moi.
J’arrive un peu en retard, notre ami lisait son journal.
Bonjour, bonjour…
Alain veut tout de suite savoir si Marina Silva a une chance de gagner les élections au Brésil.
– Je ne crois pas.
– Dommage, elle était avec moi ici en France et nous avons beaucoup parlé. Marina est impressionnante…
Alain était de ceux qui savent écouter les femmes et se laissent impressionner par elles.
Le garçon apporte le menu, mais j’ai du mal à choisir : je n’ai pas très faim.
– Pourquoi tu ne prends pas la même chose que moi ? Un haddock,c’est léger.
– Allons-y. Deux haddocks.
Le garçon prend la commande et s’en va.
Alain me dit qu’il a failli perdre ses esprits. Après un silence, je lui répondsque par bonheur il a récupéré. Puis je lui raconte que je vais aux Etats-Unis faire une série de conférences sur la diaspora et que la dernière se tiendrait à New York, devant l’association animée par Paola Miele.
– Formidable! Je vais appelerPaola. Maispourquoi la diaspora ?
– Parce que c’est le thème sur lequel je suis. Après avoir écrit Le Perroquet et le Docteur, j’ai consacré plusieurs années à écrire un autre roman qui va être publié, Baal, inspiré de l’histoire de mon arrière-grand-père, qui a émigré du Liban à la fin du XIXe siècle et s’est installé au Brésil. Un peu avantl’abolition de l’esclavage.
– Commenta-t-il fait pour survivre ?
– D’abord comme colporteur. Puis c’est avec l’exploitation du bois qu’il s’est enrichi. Le drame, c’est que mon arrière-grand-père avait construit pour sa fille unique un véritable palais – un joyau de l’Orient et de l’Occident – qui devait être un mémorial de l’immigration et qui a été démoli.
– Pourquoi ?
– On a avancé des raisons économiques. Mais, en écrivant Baal, j’ai découvert les motifs inconscients de la destruction. Notre ancêtre a quitté le Liban à cause de conflits entre frères, qui se sont répétés dans la famille brésilienne. Le palais, Baal, n’est pas devenu un mémorial parce que l’oubli et la répétition ont prévalu. Avec la littérature, j’ai fait des découvertes que je n’aurais pas pu faire avec la psychanalyse
– Lesquelles, par exemple ?
– On a beaucoup parlé de la xénophobie des autochtones vis-à-vis des immigrants et peu de celle de l’immigrant lui-même. Mon grand-père mettait un point d’honneur à se souvenir qu’il descendait du grand peuple phénicien et ma grand-mère faisait peu de cas des Brésiliens. La xénophobie de l’immigrant vis-à-vis des autochtones a de sérieuses conséquences sur ses descendants, qui restent écartelés entre leurs ancêtres et leurs compatriotes. L’affection pour les uns peut compliquer l’identification avec les autres. Par ailleurs, du fait de la xénophobie des compatriotes envers les ancêtres, le descendent a une tendance à dissimuler son histoire.Personne ne veut être ce fils ou petit-fils d’un exclu du pays natal et se sentir humilié dans le pays d’immigration. Le descendant devient victime de sa xénophobie vis-à-vis de lui-même.
– Intéressant.
– Et il est possible que ton frère ait voulu cesser de vivre à cause de ça.
Alain écouta attentivement avant de répondre c’est possible.
Il avait fini son haddock et moi j’avais à peine commencé le mien.
– Tu n’as pas faim ?
– Pas vraiment. Je sors d’un cours de yoga et la relaxation a été trop profonde
pour que je puisse manger.
En réalité, je n’arrivais pas à avaler quelque chose parce qu’il me semblait trop faible.
– Passe-moi ton assiette… Des gens comme toi m’ouvrent l’appétit.
Pendant qu’il mangeait le deuxième haddock, je me disais que je voulais l’aider à remonter la pente et je lui ai suggéré de voir un ergothérapeute que j’aimais bien.
– Envoie-moi son téléphone
– Aujourd’hui même.
Puis Alain me demanda si j’avais continué à écrire pour la presse.
– Non, j’ai été remerciée, alors que ma chronique touchait cent mille lecteurs chaque mois. Rétrospectivement, ça a été une prouesse d’avoir tenu pendant sept ans ma consultation sentimentale dans la grande presse.Çam’ademandéde faire beaucoup d’équilibrisme.Ma consultation n’avait rien à voir avec tout ce qui se fait d’ordinaire. Rien à voir avec le diagnostic et le pronostic. Je rapportai chaque cas particulier à l’universel, c’est-à-dire que je prenais mes références dans le théâtre et la littérature.Malheureusement, la consultationn’existe plusdans la pressebrésilienne.
– Ici, nous avons bien aimé le texte que tu as écrit sur la psychanalyse dans les medias.
– C’est bon de le savoir.
– Et tu penses au Vieux ?
– Qui ?Lacan ? Je pense à lui chaque jour.
– C’est bien. Aujourd’hui, je me dis que j’aurais du être plus proche de lui, mais… ce n’était pas si facile, à cause du transfert. Un jour, il est venu chez moi, à dix heures du soir, pour me demander de résoudre un problème de théorie.
– Moi aussi, j’ai été surprise par un coup de fil de lui, pendant les vacances : « – Quand est-ce que vous venez ? » L’appel était un indice du fait que je lui manquais et je ne m’en suis pas rendue compte. L’amitié n’estpossible que lorsquel’analyseestfinie…
Le garçon veut savoir si nous prendrons un dessert et nous demandons l’addition. Lorsqu’il revient, je veux payer, parce qu’Alain, souffrant, à l’air abattu. Mais il tire sa carte de crédit de son portefeuille et me dit avec conviction : « Si nous partagions la note ? »
– Je voulais t’inviter…
– Partageons.
Je n’ai pas contrarié mon ami et suis rentrée chez moi avec cette phrase Si nous partagions la note ? songeant au bon vieux temps mais aussi à ce que sa phrase me fit écouter : et si tu considérais que tu es aussi mortelle que moi ?
Avant de partir, Alain m’a ramenée à ma condition.
Voilà ce que fut notre dernière rencontre.


