Psychanalyse, Littérature et Communication

Psychanalyse, Littérature et Communication

 

Question (Q): Quel rapport entre la Psychanalyse et l’écrivain? 

Betty Milan (BM): D’après Lacan la psychanalyse ne fait pas un écrivain. Fernando Pessoa dit qu’on nait écrivain et si on veut vraiment le devenir, on s’entraine. Je suis sure d’être née écrivain mais il a fallu l’analyse pour que j’ose le devenir. 

Avec la psychanalyse, j’ai appris à écouter – ma langue écrite est une stylisation de la langue orale. Avec Lacan, j’ai appris à couper. Le résultat, c’est un texte qui n’oblige pas le lecteur à me relire plusieurs fois pour me comprendre. Je ne lui impose pas de rentrer avec peine dans mon univers. Un tel effort renforcerait la résistance du lecteur comme l’interprétation de l’analyste peut renforcer la résistance de l’analysant. 

Lacan avait ses raisons pour écrire d’une manière qui pouvait être inintelligible. Il voulait faire valoir l’énigme et le déchiffrement. Et il ne voulait surtout pas qu’on l’imite, comme le font la plupart des analystes. Au point que certains ne peuvent pas se passer de gallicismes dans d’autres langues, tant ils sont accrochés au maître. Comme si on ne pouvait être lacanien qu’en français! Moi, j’ai revendiqué de l’être dans ma propre langue aussi. 

J’ai échappé à l’imitation grâce à la littérature, qui ne supporte pas la langue de bois. Mon roman, Le Perroquet de Lacan, est aussi une critique de l’imitation de ses disciples. Ce n’est pas par l’imitation que la psychanalyse peut se développer et se transmettre. Sur ce point, d’ailleurs, je ne partage pas le point de vue selon laquelle la psychanalyse n’est pas transmissible. Je pense qu’elle l’est, et je crois avoir fait passer cette idée à travers mon témoignage (Pourquoi Lacan). 

Si j’ai pu écrire un témoignage, c’est parce que j’avais déjà fait la traduction d’un séminaire de Lacan (Les écrits techniques de Freud), que j’avais écrit un roman inspiré dans mon analyse (Le Perroquet de Lacan) et une pièce de théâtre (Adieu Docteur).

La traduction, comme le dit Fernando Pessoa, est une parodie sérieuse dans une autre langue. En écrivant la parodie, j’ai dû réinventer Lacan et échapper à la tyrannie des gallicismes. Après leur avoir échappé, j’ai été amenée à écrire un roman satirique. C’est une des raisons pour lesquelles Le Perroquet de Lacan a été censuré de différentes manières en France. Judith Miller, qui était l’éditrice de la psychanalyse au Seuil, m’a dit que le roman était «trop brésilien» pour qu’elle le publie. Ce « trop brésilien » a sans doute à voir avec le caractère moqueur des Brésiliens et avec le fait que l’héroïne, Seriema, dit au Docteur qu’elle n’avait pas voulu faire une analyse avec lui pour ce qu’il savait, mais pour ce qu’il ne savait pas, c’est-à-dire le portugais. Ce n’était pas parce que Seriema se moquait du Docteur, mais parce qu’elle était d’origine arabe et que son père la voulait voilée. 

J’ai repris le thème da la femme voilée dans ma pièce de théâtre (Adieu Docteur). Ainsi, j’ai pu mieux comprendre mon roman et mon analyse. Lorsque j’ai écrit Le Perroquet de Lacan, le rapport incestueux de Seriema avec son père n’était pas suffisamment établi pour moi. Il l’est devenu avec la pièce. La littérature et le théâtre ont éclairé l’analyse, pour ainsi dire. Cette illumination ne pouvait s’opérer qu’à travers l’écriture parce que l’écrivain peut plus facilement que l’analysant échapper à la censure. La présence de l’analyste facilite l’association libre, mais d’une part elle peut la freiner et d’autre part elle ne peut pas être confondu avec la voix muette à laquelle l’écrivain a à faire. L’écrivain se connecte spontanément avec son inconscient et n’a que son texte comme censeur, le texte qui s’ écrit spontanément et puis doit être réécrit pour arriver à sa forme finale.

Le fait est que l’analyse m’a fait traduire, écrire un roman et une pièce de théâtre ayant à faire avec Lacan pour que je me sépare de celui que j’ai appelé le « grand homme » et que j’ arrive au degré zéro du narcissisme (disons presque zéro) avant d’écrire un témoignage (Pourquoi Lacan) dont le seul objet est de rendre claire la pratique du Docteur et les raisons pour lesquelles elle était ce qu’elle était. 

Q: Peut on être psychanalyste et écrivain?

BM: Ce sont deux positions subjectives différentes. L’analyse écoute pour que l’analysand puisse s’écouter, remémorer et se réinventer. L’écrivain se livre au silence pour avoir à faire à une voix muette qui s’écrit. L’écrivain reste connecté avec l’Autre Monde de soi-même. Il est son propre scribe avant de réfléchir sur son texte et de le réécrire en sa forme définitive. Sans lui faire perdre sa spontanéité, comme me l’a dit Nathalie Sarraute. 

En ce qui me concerne, je ne sais pas si je suis un psychanalyste formé aussi par la littérature ou un écrivain formé aussi par la psychanalyse. Mais je peux dire qu’il m’a fallu enquêter jusqu’à comprendre mon histoire et d’une certaine manière trouver sa dimension épique. C’est-à-dire être plus grande que moi-même dans ma petitesse. Je suis avant tout petite fille d’immigrants et mon identité est faite de plusieurs identifications et du refus de la condition de la femme dans la culture de mes ancêtres. J’appartiens à la génération qui a fait la révolution sexuelle et la liberté aura été toujodurs essentielle pour moi. Mon indépendance vient de là et mon cosmopolitisme vient de l’immigration.

Nous sommes des êtres complexes, et pouvoir appréhender cette complexité est un privilège. Ça vaut la peine d’y consacrer sa vie.

Q: En ce qui concerne la formation qu’est ce que la psychanalyse peut apporter à l’écrivain?

BM: L’expérience de l’analyse permet de s’approfondir dans l’histoire subjective. C’est evident que cet approfondissement est important pour la conception des personnages. Mais pour écrire un roman ou une pièce de théâtre il faut connaître les conventions littéraires. 

En ce qui concerne la littérature, j’ai suivi plusieurs cours au Brésil au Département de Littérature de la Faculté de Philosophie, Sciences et Lettres, et aux Etats-Unis, j’ai suivi un cours de creative writing dans l’Iowa. Puis j’ai travaillé pour la Folha de São Paulo, en interviewant de grands écrivains et même des prix Nobel de littérature. Je me suis formée aussi en écoutant Octavio Paz, Michèle Sarde, Nathalie Sarraute, Claudio Magris, Gao Xingxian et Jean-Claude Carrière, parmi d’autres.

En ce qui concerne le théâtre, j’étais très proche de notre plus grand homme de théâtre, Zé Celso. Il m’a poussée à écrire mes propres pièces et m’a demandé d’être le scribe lors des répétitions de ses pièces. En France, j’ai travaillé avec Jean-Luc Paliès, d’Influenscènes, qui a réalisé la première lecture de Goodbye Docteur au Théâtre du Rond-Point, et j’ai aussi travaillé avec Antoine Bourseiller, qui a monté les pièces de Jean Genet. Mais pour arriver à la version de Adieu Docteur que Richard Ledes a adapté pour le cinéma j’ai travaillé avec Robert Mckee, l’auteur de Story, lecteur à Hollywood et professeur de storytelling.

Q: Et quel rapport entre la psychanalyse et le cinéma? 

BM: Il y a eu le cinéma parce que j’ai écrit Goodbye Doctor, ma septième pièce de théâtre. Quand le réalisateur m’a demandé d’en faire un film, j’ai hésité. Je craignais que le film ne soit pas fidèle à l’esprit de mon texte. Mais quand j’ai mieux connu Richard Ledes, j’ai souhaité que le film se fasse. Richard connait bien l’œuvre de Lacan et j’ai moi-même écrit tous les dialogues du film. Le résultat de l’adaptation est très riche. C’est grâce au film que Bloomsbury a publié mon témoignage sur l’analyse avec Lacan, Analysed by Lacan qui est maintenant traduit en six langues. 

 

 

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Conference donnéé à Insistance – Art, Psychanalyse, Politique, mai 2026.