Littérature, Art et Psychanalyse
Je me situe à la confluence de la Littérature et de la Psychanalyse depuis que j’ai terminé mon analyse. Peut-être avais-je besoin d’un Lacan précisément pour me situer à cette confluence, pour pouvoir me trouver. C’est pour cela que j’ai dû passer par diverses ruptures, c’est évident. La rupture est aussi vitale que le fait de se trouver. C’est aussi pour pouvoir échapper à la réalité que l’artiste travaille, pour faire naître les métaphores qui en rendent compte.
Pour thématiser la relation entre Littérature et Psychanalyse, puis entre Théâtre et Psychanalyse, je vais vous proposer un focus sur mes travaux. Non pas parce que sont les miens, mais parce qu’ils sont le meilleur reflet du sujet que j’ai aujourd’hui. Ce n’est pas un hasard si Freud se prévalait de ses propres songes pour écrire L’interprétation des Rêves.
Je vais d’abord vous parler du Perroquet de Lacan. Ce roman a été publié pour la première fois au Brésil en 1991, puis traduit en français et publié aux éditions de l’Aube en 1997. La traduction française m’a conduit à retravailler ce livre pour une nouvelle édition en portugais, éditée par la Record en 1999. La même année le livre est sorti en espagnol par Homo Sapiens(Argentine). Après la parution de l’édition espagnole, le roman a été traduit en anglais par Cliff Landers et les droits d’adaptation cinématographique acquis en 2019 par Richard Ledes. À cause du film, Adieu Lacan, j’ai décidé de transposer la version portugaise definitive en français. La transpostion a été faite par moi-même avec la collaboration de Jean Sarzana et de Richard Prieur. Elle a été publié chez érès avec la pièce Adieu Docteur dans un livre dont le titre est Adieu Lacan.
Le Perroquet de Lacan est un roman que j’ai écrit pour me séparer de mon analyste. À moins que je l’aie fait pour prolonger l’analyse. La prolonger, parce que l’écrivain se livre aux mots, et ça permet de faire des nouvelles découvertes.
L’analysant se confie au savoir qui réside dans la parole et l’écrivain se confie au savoir des mots. Tous les deux se soumettent à l’attente et se laissent surprendre. La surprise se rencontre aussi bien à l’épicentre de la Psychanalyse qu’au cœur de l’Art.
Pour se surprendre, l’analysant compte sur l’analyste. Et l’écrivain compte sur lui-même et sur sa capacité à se livrer au vide, à attendre, à écrire et à se reconnaître dans ce qu’il écrit. L’œuvre d’art lui demande d’être capable d’occuper tant la position de l’analysant que celle de l’analyste. C’est bien avant de savoir ça que j’ai écrit Le Perroquet et le Docteur, dont l’écriture a commencé en 1985, quand je suis intervenue en clôture du Congrès de Psychanalyse organisé par le Collège Freudien de Rio de Janeiro, qui se tenait au Copacabana Palace et auquel participèrent des artistes et des intellectuels de divers horizons – autour d’un millier de personnes.
L’écriture de ce premier roman fut une aventure périlleuse. Pour trois raisons. D’abord, parce que je ne savais pas comment on écrit un roman – j’ai appris sur le tas, cinq années de travail. Ensuite, ce fut une entreprise périlleuse parce que j’ai fini par saisir ce que l’analyse ne m’avait pas révélé. Enfin, parce que j’ai écrit un roman dont le thème est l’inconscient, un thème jusqu’alors inexploré en littérature.
J’ai découvert que j’avais fait mon analyse avec Lacan, non parce qu’il connaissait le portugais du Brésil, ma langue maternelle, mais parce qu’il ne la connaissait pas. Seriema, l’héroïne du roman, choisit un analyste en face de qui elle peut rester voilée. Elle fait ce choix pour des raisons inconscientes, pour obéir à un père qui, avec son côté oriental, voulait que sa fille ne se dévoile jamais. Voilà qui n’a pas échappé à Lacan, qui a voulu m’envoyer à une analyste portugaise – comme on peut lire au début de mon roman.
Le Perroquet et le Docteur est une autofiction. Pour avoir été mal interprété par ceux qui sacralisent Lacan, il a causé un grand malaise. Je ne l’ai pas écrit pour mettre mon analyste en question, mais bien pour montrer que personne n’échappe à son inconscient – et c’est pour ça qu’il est possible de choisir un analyste en face duquel on reste voilé.
Les lacaniens, qui sont les gardiens du temple, m’auraient fait taire s’ils avaient pu, et les adorateurs de colloques littéraires s’appuyèrent sur le silence pour censurer le roman. Quoi qu’il en soit, c’est grâce à la littérature que j’ai découvert l’originalité profonde de mon analyse. Parce que la parole écrite possède un pouvoir révélateur différent de la parole énoncée.
Ayant en point de mire ce pouvoir révélateur, j’ai écrit des années plus tard un courrier sentimental, et je souhaite en parler parce qu’il aussi se prête à la thématique de la relation entre l’Art et la Psychanalyse. Dans ce courrier que je réalisai pour A Folha de São Paulo et pour la revue Veja, je me penchais sur la question adressée par un consultant et me livrai pour y répondre à une analyse de texte. Je ne répondais pas à la question en donnant une solution, même si j’indiquais le chemin permettant peut-être d’y parvenir. Je pratiquais ainsi à partir d’une analyse rigoureuse du texte du consultant, mettant en valeur ses paroles et sa manière à lui de s’exprimer.
Mon procédé, en tant que consultante, était analogue à celui du romancier. En contant l’histoire d’Emma Bovary, Flaubert contait celle des Madame Bovary passées, présentes et à venir. Il a fait de Bovary la femme adultère universelle. Je tâchais d’atteindre moi-aussi à l’universalité de chacun des cas, et pour la mettre en évidence, j’avais recours à la littérature et au théâtre. D’un autre côté, je procédais avec le texte du consultant comme procède l’analyste avec le discours de l’analysant. Je soulignais ce qui était important, pour que le consultant puisse s’écouter lui-même avec une oreille neuve et mettre au clair la raison de son problème. Ces consultations ont été rassemblées dans des livres, et après leur publication, je les ai adaptées pour la scène, dans La vie est un théâtre.
Mon détour par le théâtre n’est qu’apparent, parce que l’artifice analytique est un artifice de nature théâtrale. Ainsi, en parlant de mon dernier livre, Lettre à mon fils, je dis que le setting analytique est un théâtre, et l’analyste un acteur qui fait semblant de ne pas l’être. Un acteur, puisqu’il accepte d’être celui que l’analysant imagine qu’il est, le père, la mère, le frère… Caché derrière son silence, sans se transfigurer, il incarne le personnage imaginé, laissant l’analysant devenir l’auteur de son épopée personnelle.
La parenté entre la Psychanalyse et le Théâtre est sans égale, et le théâtre sert à illustrer les thèses de la psychanalyse. Hamlet, par exemple, illustre la relation du sujet avec le discours des ancêtres, le discours de l’Autre de Lacan. Je crois même qu’il est inégalable dans ce rôle. Pour Harold Brown, seul le Quichotte s’approche de la stature de Hamlet.
Dans la pièce de Shakespeare, tout dépend de la réponse du prince au spectre du père, qui entre en scène en demandant à son fils de le venger : ‘Venge ton père d’un assassinat horrible et monstrueux. On t’a dit que pendant que j’étais endormi dans mon jardin, un serpent m’a mordu… Sache donc, noble jeune homme, que le serpent qui a mordu le roi ton père et l’a tué porte aujourd’hui sa couronne’. Le prince, dont la liberté intellectuelle impressionne, sait qu’il n’est pas fait pour réaliser le vœu paternel. Il n’est pas fait pour satisfaire l’impératif de vengeance qui le met dans une situation impossible. Hamlet va-t-il ou non répondre au désir du spectre ? En termes de psychanalyse, va-t-il être l’objet du désir de l’Autre ou dire non et devenir le sujet de son propre désir?
Malgré son indépendance, Hamlet ne parvient pas à échapper au spectre. Il tue et il meurt pour avoir été l’objet du désir du père. Une tragédie qui est pour nous comme un miroir, parce que la question de Hamlet est la question du sujet, parce que c’est notre question à nous. Qui ne se voit perdu dans ces méandres, entre l’impossibilité de dire oui à son ancêtre et la peur de lui dire non? Qui n’a pas vécu pareil conflit? Nous l’avons tous vécu. Je dis oui ou je dis non? Nous sommes tous Hamlet. Ce n’est pas un hasard si Shakespeare a travaillé plus de dix ans sur cette pièce. La première version remonte à 1558 et s’intitulait peut-être La vengeance de Hamlet. La dernière version est de 1600, date à laquelle Shakespeare fait probablement intervenir le spectre. D’après Bloom, il ne cessa de réécrire la pièce qui est son plus grand héritage.
Le théâtre se prête sans cesse à la réflexion du psychanalyste et ses recours lui sont précieux. Je voudrais donner un exemple tiré de mon analyse avec Lacan. Je lui ai dit plus d’une fois à quel point le Brésil me manquait. Un jour, il donna beaucoup de relief à cette privation, avec ce commentaire: ‘ Çà a été un arrachement… comme si vous étiez partie découvrir l’Amérique!’ Il a fait cette déclaration avec emphase.
Lacan n’était pas théâtral par hasard, il l’était de propos délibéré. Le théâtre est une ressource intarissable pour le psychanalyste, parce que, comme dit Harold Bloom, nous sommes inventés par Shakespeare. En quelques lignes, Shakespeare dit l’essentiel, par exemple sur l’amour. Avant de dire adieu à Ophélie, Hamlet lui envoie ce poème: ‘Doute que les astres soient en feu/ Doute que le soleil tourne/ Doute de ta propre vérité/ Mais ne doute pas que je t’aime’. Quatre vers pour dire que l’amour ne supporte pas le doute, comme le montre l’histoire d’Éros et Psyché.
Éros est le plus parfait des amants, mais il ne veut pas être vu. Aussi ne retrouve-t-il Psyché que la nuit. Inquiète qu’il puisse s’agir d’un monstre, Psyché profite du sommeil d’Éros pour éclairer son visage et laisse tomber sur son épaule une goutte d’huile brûlante. Éros s’éveille et s’en va. Parce que l’amour ne s’accommode pas du doute.
Sur la vie aussi, comme sur la mort, Shakespeare dit l’essentiel en peu de mots. Ainsi, dans le dialogue entre Hamlet et sa mère. Pour lui faire accepter la mort de son père assassiné, elle lui dit: ‘…tout ce qui vit doit mourir, être emporté par la nature pour l’éternité’. Sages propos. Le seront tout autant ceux du nouveau mari de la reine, le meurtrier, l’usurpateur, qui prétend apaiser Hamlet par crainte de sa vengeance: ‘Porter quelque temps la tristesse du deuil est une obligation filiale, mais persévérer obstinément dans l’affliction est une preuve d’entêtement… d’un cœur privé d’humilité, d’une âme sans résignation, d’un jugement faible et infirme’.
Pour conclure, je voudrais exprimer une dernière considération à propos du théâtre. Depuis que Shakespeare a écrit ‘Life is but a walking shadow’ [‘La vie n’est qu’une ombre qui s’avance’], notre vie a acquis un sens qu’elle n’avait pas. Nous en sommes venus à une conscience dramatique de notre dimension éphémère. En termes de psychanalyse, nous en sommes venus à prendre conscience que nous sommes des parlêtres.
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Conferénce donnéé au Symposium “Art et Psychanalyse”, Escola Lacaniana do Rio de Janeiro, octobre 2014.
(1) Milan, Betty. O Papagaio e o Doutor. Rio de Janeiro: Record, 1998.
(2) Milan, Betty. Op. cit.


