Singularité d’une transmission: Le dispositif analytique lacanien

Singularité d’une transmission: Le dispositif analytique lacanien

 

Annie Staricky
Paris, lundi érès, du 2 juin 2025

Je vais parler ce soir à partir du film Adieu Lacan (New-York, 2022) projeté par Le Regard qui bat le 25 avril 2025 aux Trois Luxembourg.

Ce film est issu d’une rencontre entre Betty Milan et Richard Ledes, le réalisateur : il est une fiction qui met scène le dispositif analytique lacanien dont je voudrais parler.

Que Lacan, en 1978 à Deauville, dise que la psychanalyse est intransmissible et que chaque analyste se voit forcé de la réinventer à partir de sa cure indique qu’il ne s’agit pas d’une transmission symbolique mais qu’elle est liée au rapport du sujet au réel qu’est la rencontre de l’objet a cause du désir, en fin de cure. C’est le désir qui pousse à inventer.  C’est dans le moment de la passe et en fin de cure que le sujet rencontre sa division par l’objet cause du désir, dont provient le désir de l’analyste. Pour entendre ce passage à l’analyste dans la cure, Lacan invente le dispositif de passe, en 1967, dispositif en chicane, c’est à dire une transmission indirecte, centrée sur le seul discours où les dires du passant passent aux deux passeurs puis au cartel de passe : chaque acteur du dispositif étant traversé par le même point, celui de l’advenue du désir de l’analyste, qui est un dire, une nomination qui fait trou. Le désir de l’analyste n’est pas une transmission de l’analyste à l’analysant, le désir de l’analyste n’est pas une identification à l’analyste, le désir de l’analyste est subversion et fait la position de l’analyste qui n’y est pas comme sujet mais est représenté par sa division par l’objet a. Ce désir de l’analyste pousse à l’invention et dans l’intension qu’est la cure, c’est le style de l’analyste, et dans l’extension qu’est le passage au public du dire de l’analyste dans la communauté analytique.

Si le dispositif de passe est centré sur ce qui peut se transmettre, s’entendre du passage à l’analyste, il n’est pas le seul lieu où se produit cette singulière transmission de la psychanalyse, qui est invention à partir du désir : un séminaire, un exposé, ou aussi, comme Betty Milan un roman, une pièce de théâtre, puis un film, Adieu Lacan, réalisé par Richard Ledes. La singularité de cette transmission est un parcours en chicane : Betty Milan choisit de transmettre le parcours de sa cure dans l’après-coup d’une relecture de celle-ci en position d’analyste, elle en passe par un roman Le perroquet de Lacan, une pièce de théâtre, Adieu, docteur, qui vont donner lieu, par le fait d’une rencontre singulière avec le cinéaste Richard Ledes, au film Adieu Lacan. Rencontre singulière parce que, Richard Ledes est convié pour diriger la lecture de la pièce Adieu Docteurdans l’association de psychanalystes Après coup à New-York, et que lui-même avait le projet de faire un film sur la psychanalyse et de contribuer à transmettre le travail de Lacan : c’est lui d’ailleurs qui souhaite révéler le nom de l’analyste Lacan et l’information de sa mort prochaine, libertés, dit-il, que Betty Milan m’a laissé prendre dans le film- c’est ce que j’ai lu dans la « Postface » du livre Adieu Lacan de Betty Milan.[1]

Tout comme dans le dispositif de passe, Betty Milan fait passer la transmission en chicane : Richard Ledes n’est pas le passeur du dispositif de passe, mais est un passeur du texte d’une cure, travaillé par l’analyste dans un roman et une pièce de théâtre et mis en scène par lui, le réalisateur, en langage cinématographique. Ce film est donc une fiction, qui met en scène le dispositif analytique, les dires de l’analysant et la position de l’analyste, il est une fiction qui pourtant est porteuse de la vérité d’une transmission analytique. C’est pourquoi l’idée m’est venue d’une analogie avec le dispositif de passe où le passant qui veut transmettre le passage à l’analyste dans sa cure, en passe par deux passeurs, qui vont transmettre au cartel de passe. Ce n’est pas une transmission directe, mais en chicane, Lacan a fait le pari du trajet du seul discours et non de la rencontre directe. Le passeur est position tierce entre le passant et le cartel, et Richard Ledes est en positon tierce entre Betty Milan et ce qui nous parvient de sa transmission analytique.

Il faut souligner que cette transmission en chicane du film ne met pas le spectateur en position de « voyeur » de la scène intime du cabinet de l’analyste, lieu de la confidentialité des dires de l’analysant , – ce pourrait être d’ailleurs l’écueil d’un tel projet comme c’est le cas de projets similaires , je pense à la série En thérapie (2008), objet d’une grande médiatisation, qui a peut-être le mérite de faire savoir qu’on peut traiter la souffrance du symptôme par la parole, mais ne transmet pas la rigueur du dispositif analytique qui est rabattu sur une relation interpersonnelle où l’analyste peut aussi bien s’impliquer. Donc peu de chance que le sujet y élabore sa vérité. – D’ailleurs Richard Ledes se démarque de cette façon d’aborder la psychanalyse. [2]

Bien au contraire, dans cette transmission en chicane, ce qui passe au public est la vérité du symptôme que l’analyste interprète et qui libère le désir du sujet. En effet ce sont deux fausses couches où l’analysante qui est l’actrice Seriema perd son enfant et aussi son homme, qui la conduisent chez l’analyste. L’une des deux aurait pu être évitée, pointe l’analyste, si elle s’était fait soigner. L’analyse va lui permettre de déchiffrer son histoire, d’y repérer ses origines, de libérer sa place de femme et de s’extraire à la fois de la jouissance de son père, qui voulait être le seul homme pour elle et de s’extraire, elle, de son propre fantasme incestueux à son endroit, ce qui lui permet enfin de soutenir son désir d’avoir un enfant de son homme Antonio.  Et c’est bien l’authenticité de ce désir libéré qui fait transmission, sans donner à voir, ni exhiber une position de jouissance, celle qui était dans le symptôme. C’est pourquoi le spectateur n’est pas mis en position de « voyeur ».

C’est d’ailleurs une trouvaille du réalisateur, qui dit avoir inventé une façon de filmer avec la caméra qui intègre au tournage des éléments d’improvisation comme en jazz:[3] la caméra est comme immiscée dans le dispositif analytique et transmet à la fois le texte analytique de la patiente et la position de l’analyste. En tous cas si le film est une fiction, il rend bien compte du dispositif analytique lacanien et me donne l’envie et l’occasion d’en parler.

 

 

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1. B. Milan, Adieu Lacan, Ères, Postface, p. 277.
2. Ibid., p. 280.
3. Ibid., p. 278-279.