Annie Staricky parle sur film Adieu Lacan

Annie Staricky parle sur film Adieu Lacan

 

Seminaire de Annie Staricky sur le film Adieu Lacan
Paris, 2 juin 2025

Je vais parler ce soir à partir du film Adieu Lacan (New-York, 2022) projeté par Le Regard qui bat le 25 avril 2025 aux Trois Luxembourg.

Ce film est issu d’une rencontre entre Betty Milan et Richard Ledes, le réalisateur : il est une fiction qui met scène le dispositif analytique lacanien dont je voudrais parler.

Que Lacan, en 1978 à Deauville, dise que la psychanalyse est intransmissible et que chaque analyste se voit forcé de la réinventer à partir de sa cure indique qu’il ne s’agit pas d’une transmission symbolique mais qu’elle est liée au rapport du sujet au réel qu’est la rencontre de l’objet a cause du désir, en fin de cure. C’est le désir qui pousse à inventer.  C’est dans le moment de la passe et en fin de cure que le sujet rencontre sa division par l’objet a cause du désir, dont provient le désir de l’analyste. Pour entendre ce passage à l’analyste dans la cure, Lacan invente le dispositif de passe, en 1967, dispositif en chicane, c’est à dire une transmission indirecte, centrée sur le seul discours où les dires du passant passent aux deux passeurs puis au cartel de passe : chaque acteur du dispositif étant traversé par le même point, celui de l’advenue du désir de l’analyste, qui est un dire, une nomination qui fait trou. Le désir de l’analyste n’est pas une transmission de l’analyste à l’analysant, le désir de l’analyste n’est pas une identification à l’analyste, le désir de l’analyste est subversion et fait la position de l’analyste qui n’y est pas comme sujet mais est représenté par sa division par l’objet a. Ce désir de l’analyste pousse à l’invention et dans l’intension qu’est la cure, c’est le style de l’analyste, et dans l’extension qu’est le passage au public du dire de l’analyste dans la communauté analytique.

Si le dispositif de passe est centré sur ce qui peut se transmettre, s’entendre du passage à l’analyste, il n’est pas le seul lieu où se produit cette singulière transmission de la psychanalyse, qui est invention à partir du désir : un séminaire, un exposé, ou aussi, comme Betty Milan un roman, une pièce de théâtre, puis un film, Adieu Lacan, réalisé par Richard Ledes. La singularité de cette transmission est un parcours en chicane : Betty Milan choisit de transmettre le parcours de sa cure dans l’après-coup d’une relecture de celle-ci en position d’analyste, elle en passe par un roman Le perroquet de Lacan, une pièce de théâtre, Adieu, docteur, qui vont donner lieu, par le fait d’une rencontre singulière avec le cinéaste Richard Ledes, au film Adieu Lacan. Rencontre singulière parce que, Richard Ledes est convié pour diriger la lecture de la pièce Adieu Docteur dans l’association de psychanalystes Après coup à New-York , et que lui-même avait le projet de faire un film sur la psychanalyse et de contribuer à transmettre le travail de Lacan : c’est lui d’ailleurs qui souhaite révéler le nom de l’analyste Lacan et l’information de sa mort prochaine, libertés, dit-il, que Betty Milan m’a laissé prendre dans le film- c’est ce que j’ai lu dans la « Postface » du livre Adieu Lacan de Betty Milan.[1]

Tout comme dans le dispositif de passe, Betty Milan fait passer la transmission en chicane : Richard Ledes n’est pas le passeur du dispositif de passe, mais est un passeur du texte d’une cure, travaillé par l’analyste dans un roman et une pièce de théâtre et mis en scène par lui, le réalisateur, en langage cinématographique. Ce film est donc une fiction, qui met en scène le dispositif analytique, les dires de l’analysant et la position de l’analyste, il est une fiction qui pourtant est porteuse de la vérité d’une transmission analytique. C’est pourquoi l’idée m’est venue d’une analogie avec le dispositif de passe où le passant qui veut transmettre le passage à l’analyste dans sa cure, en passe par deux passeurs, qui vont transmettre au cartel de passe. Ce n’est pas une transmission directe, mais en chicane, Lacan a fait le pari du trajet du seul discours et non de la rencontre directe. Le passeur est position tierce entre le passant et le cartel, et Richard Ledes est en positon tierce entre Betty Milan et ce qui nous parvient de sa transmission analytique.

Il faut souligner que cette transmission en chicane du film ne met pas le spectateur en position de « voyeur » de la scène intime du cabinet de l’analyste, lieu de la confidentialité des dires de l’analysant , – ce pourrait être d’ailleurs l’écueil d’un tel projet comme c’est le cas de projets similaires , je pense à la série En thérapie (2008), objet d’une grande médiatisation, qui a peut-être le mérite de faire savoir qu’on peut traiter la souffrance du symptôme par la parole, mais ne transmet pas la rigueur du dispositif analytique qui est rabattu sur une relation interpersonnelle où l’analyste peut aussi bien s’impliquer. Donc peu de chance que le sujet y élabore sa vérité. – D’ailleurs Richard Ledes se démarque de cette façon d’aborder la psychanalyse. [2]

Bien au contraire, dans cette transmission en chicane, ce qui passe au public est la vérité du symptôme que l’analyste interprète et qui libère le désir du sujet. En effet ce sont deux fausses couches où l’analysante qui est l’actrice Seriema perd son enfant et aussi son homme, qui la conduisent chez l’analyste. L’une des deux aurait pu être évitée, pointe l’analyste, si elle s’était fait soigner. L’analyse va lui permettre de déchiffrer son histoire, d’y repérer ses origines, de libérer sa place de femme et de s’extraire à la fois de la jouissance de son père, qui voulait être le seul homme pour elle et de s’extraire, elle, de son propre fantasme incestueux à son endroit, ce qui lui permet enfin de soutenir son désir d’avoir un enfant de son homme Antonio.  Et c’est bien l’authenticité de ce désir libéré qui fait transmission, sans donner à voir, ni exhiber une position de jouissance, celle qui était dans le symptôme. C’est pourquoi le spectateur n’est pas mis en position de « voyeur ».

C’est d’ailleurs une trouvaille du réalisateur, qui dit avoir inventé une façon de filmer avec la caméra qui intègre au tournage des éléments d’improvisation comme en jazz :[3] la caméra est comme immiscée dans le dispositif analytique et transmet à la fois le texte analytique de la patiente et la position de l’analyste. En tous cas si le film est une fiction, il rend bien compte du dispositif analytique lacanien et me donne l’envie et l’occasion d’en parler.

La visée de la cure lacanienne : libérer le désir

En effet du côté de l’analysante, l’effet de vérité de ce désir libéré évoque bien la visée de la cure lacanienne qui est de libérer le désir du sujet, de la jouissance mortifiante du symptôme et du fantasme.

C’est en effet de son retour à Freud et en s’en servant que Lacan invente une théorie du désir, qui se situe dans l’au-delà du symptôme et de la butée sur le roc de la castration, dont Freud fait la fin de cure.[4] Une théorie du désir, centrée par la  structure du fantasme (S ◊ a), qui écrit la relation du sujet divisé par le signifiant à un objet particulier, qu’est l’objet a cause du désir, qu’il invente  en 1963 dans L’angoisse : l’objet a est l’un des 4 objets pulsionnels (oral, anal, voix, regard) que le sujet fantasme comme pouvant être perdu, en écho à l’objet perdu freudien, et qui dans le moment de la passe et en fin de cure, va apparaitre comme manque quand la pulsion en a fait le tour. C’est parce qu’il manque qu’il cause le désir. En effet dans la cure et dans le temps du transfert, les allers et retours de chaque pulsion (bouffer-être bouffé/ rejeter-être rejeté/ regarder-être regarder / entendre-être entendu) vont délivrer les signifiants de la demande qui constituent le savoir inconscient, puis, après la chute du sujet supposé savoir, la répétition de la jouissance de chaque objet pulsionnel va s’épuiser et conduire le sujet à rencontrer le manque qu’est l’objet a cause du désir, au troisième temps de la pulsion, quand elle achève son tour circulaire autour de l’objet. [5]

L’objet a c’est le manque qui cause le désir et sépare le sujet de sa prise dans la jouissance et le désir de l’Autre. L’objet a est séparateur de la jouissance. On remarque souvent dans les histoires qu’un objet pulsionnel cristallise davantage la prise du sujet dans la jouissance de l’Autre et qu’un autre objet pulsionnel l’en sépare : c’est l’objet a.

C’est la visée de toute cure que de libérer le désir, et le sujet s’en porte bien et le dit : c’est une fin de cure. Lacan, dans les « Conférences nord-américaines en 1975 », dit ceci : « Je peux témoigner de ce que ma pratique me fournit : une analyse n’a pas a être poussée trop loin. Quand l’analysant pense qu’il est heureux de vivre, c’est assez ».[6] C’est là une figure du désir, qui n’est pas le désir de l’analyste que Lacan invente à partir de 1964 et qui fonde la position de l’analyste.

Le désir de l’analyste

En effet, pas toute cure conduit un analysant à devenir analyste. Et ce fut la grande question de Lacan, de savoir « ce qu’il se passe dans la boule de quelqu’un pour qu’à son tour il veuille occuper la position de l’analyste ». C’est ce qui lui fait inventer le dispositif de passe en 1967. Mais déjà en 1964 dans le séminaire XI, il parle pour la première fois du désir de l’analyste, dans le même contexte où il écrit le trajet de la pulsion qui tourne autour de l’objet a, et dont il fait le tracé de l’acte : l’objet a est au principe de l’acte analytique, dira-t-il en 1968[7] et en 1970 dans L’envers de la psychanalyse, que la position de l’analyste c’est l’objet a,[8] à entendre qu’il est représenté dans la cure par sa seule division, S ◊ a, et qu’il n’y est pas comme sujet pour son propre compte.

Dans ce même contexte de 1964, Lacan repère le moment clinique de la torsion [9] quand le sujet se destitue et se fait disparaitre au lieu de l’Autre pour le décompléter, s’extraire de sa jouissance et poser la question de son désir Che vuoi ? : il se sert du manque à être de sa division par le signifiant S pour y jouer la partie de son désir en manquant à l’Autre, ce que Lacan appelle le recouvrement de deux manques.

La torsion est ce retournement où le sujet cesse de jouir d’être l’objet de la jouissance de l’Autre pour se laisser diviser par le manque qu’est l’objet a cause de son désir.

Incise : il est confondant de voir l’homologie de cette torsion que Lacan théorise, avec celle qu’il semble avoir éprouvé quand il est réduit à être l’objet rebut de l’Autre par son excommunication de l’IPA en 1963,[10] mais que par une torsion il ne s’y identifie pas et s’extraie de la jouissance mortifère de cette institution !

C’est de ce retournement qu’il écrit le séminaire XI, le désir de l’analyste et les coordonnées de fin de cure, dont le franchissement du plan de l’identification, nécessaire à la rencontre de l’objet a. C’est aussi le 21 juin 1964, dernière leçon du séminaire XI qu’il fonde la première école de psychanalyse l’EFP.  Il faudra attendre 1967 pour qu’il invente le dispositif de passe et écrive la « Proposition du 9 octobre sur le psychanalyste de l’école ».

Cette torsion où le sujet se destitue et rencontre l’objet a cause du désir se produit de façon singulière dans le moment de passe dans la cure, c’est le moment d’émergence du désir de l’analyste : je pense qu’on peut dire que si le désir de l’analyste s’origine du désir du sujet, il se spécifie par un désir de savoir, un désir d’en savoir un bout sur ce qui cause le désir. Ce qui conduit au moment de passe qui est une régression analytique au point d’origine de la prise du sujet dans le désir de l’Autre et dans sa jouissance. C’est logique puisque le désir est d’abord le désir de l’Autre, dit-il en 1959,[11] à partir duquel le sujet aura à construire son désir, il faut donc retourner à ce temps primordial dans la structure pour se séparer de la jouissance et du désir de l’Autre.  Puis c’est en 1964 qu’il élabore le terme topologique de la torsion, qui est le recouvrement de deux manques : il se sert du manque à être de sa division par le signifiant pour jouer la partie de son désir en manquant à l’Autre pour s’en séparer. En 1965, Lacan fait de cette torsion la topologie même du désir,[12] qu’il représente par la bouteille de Klein et dont il dit qu’elle est essentielle à la sortie du transfert et à la praxis analytique.

Le désir de l’analyste implique aussi que le sujet se réalise dans la castration[13] en fin de cure (renoncer à la jouissance pour accéder au désir) où il articule son désir et sa position sexuée.  Il dira en 1971 que le savoir du psychanalyste est un savoir troué par la vérité du sexe (S2 en position de vérité dans le discours analytique).

Il faut insister sur le fait que si Lacan a mis en question le père chez Freud (l’équivalence entre le père mort et la jouissance),[14] pour barrer le signifiant du Nom-du-Père du défaut dans le Symbolique,[15] il s’est toujours servi du socle freudien du complexe de castration tout au long de son enseignement – contrairement à certaines lectures actuelles de certains dans la communauté lacanienne qui parlent d’un au-delà de l’œdipe chez Lacan.  Au-delà de Freud, donc, Lacan va faire de la castration, non une butée, au sens de l’impasse freudienne sur l’identification, mais au contraire la condition d’accès au désir selon la position sexuée et par renoncement à la jouissance interdite. Ainsi distinguera-t-il en 1960 le moins phi de la castration du grand phi, phallus symbolique dont il fait le signifiant de la jouissance interdite, qu’il place en S(A).[16] Ainsi produira-t-il en 1971 une écriture logique des quanteurs de la sexuation,[17] qui montrent que la différence du rapport à la castration chez l’homme et chez la femme détermine le rapport au mode de jouissance et la structure du désir.

Ce sont là les repères cliniques et théoriques fondamentaux chez Lacan qui déterminent la pratique analytique, la direction de la cure, la conception de la fin de cure, le désir de l’analyste dont relève la position de l’analyste et le dispositif analytique lacanien qui est en adéquation avec ces points théoriques que je viens de dire.

Le dispositif analytique lacanien

Du côté de la position de l’analyste, le film met très bien en scène le mode de présence de l’analyste qui était celui de Lacan : j’en suis particulièrement touchée puisque j’ai eu aussi à faire à l’analyste Lacan et que je me rends compte que ce que Betty Milan a pu transmettre à Richard Ledes, qui a son tour le traduit dans son film rencontre ce que j’aurais pu moi-même dire de la personne, de la présence de Lacan, de son écoute bienveillante, de sa façon de parler, de sa gestuelle tranquille et rassurante, du maniement des séances à durée variable,  de son regard et de sa voix et de son cigare et de la façon de manier l’argent des séances  ! Bref c’est assez confondant. La reconstitution de son cabinet et de ses salles d’attente est tout-à-fait ressemblante. Et à mon tour de transmission, je vais essayer de dire ce qui spécifie le dispositif analytique lacanien.

Si Lacan a retenu les fondamentaux de Freud (l’association libre, l’allongement, l’interprétation, plusieurs séances par semaine, le paiement), il a précisé ce dispositif analytique avec le repérage des moments cruciaux de la cure (entretiens préliminaires, passe, fin de cure), avec la position de l’analyste et la présence de l’analyste, qui relèvent du désir de l’analyste, avec son invention des séances à durée variable, qui relève de sa théorie du signifiant et du désir.

Freud, en effet, était l’inventeur de la psychanalyse, en même temps qu’il analysait ses patients, il découvrait et théorisait les concepts de la psychanalyse : ainsi pour le rapport particulier à la mort, au père et à la jouissance de l’obsessionnel avec l’Homme aux rats, ainsi pour le réel de la scène primitive chez l’Homme aux loups et la place du regard …ainsi pour la phobie de Hans et la défaillance du père réel. La cure était centrée sur le déchiffrage du symptôme, la fin de cure était la butée sur le roc de la castration, ce qui explique une durée de cure plus courte qu’aujourd’hui, où la visée de la cure est l’advenue du désir. Freud faisait des séances longues et 5 fois par semaine.

Freud n’était pas dans le temps de se poser la question de la position de l’analyste, c’est Lacan qui, de son retour à Freud, a pu se poser la question : Lacan a passé dix ans de séminaire à relire Freud à la lettre, ce qui l’a conduit en 1963 à l’invention de l’objet a et en 1964 l’invention du désir de l’analyste et des coordonnées de fin de cure.

La présence de l’analyste

C’est Lacan qui a inventé le terme de présence de l’analyste dans le même séminaire de 1964 où il parle du désir de l’analyste, les deux vont ensemble : la présence de l’analyste résulte de l’advenue du désir de l’analyste qui fait la position de l’analyste, où il n’est représenté que par sa division par l’objet a, ce qui veut dire qu’il n’y est pas comme sujet dans la cure, ce qui lui permet d’être le support du sujet supposé savoir et le semblant de l’objet a pour l’analysant. Ainsi c’est avec le désir de l’analyste que Lacan remet en question la notion de contretransfert qui suppose l’implication subjective de l’analyste.

La présence de l’analyste est la façon dont il va tenir la position de l’analyste en dirigeant la cure, maniant tour à tour la bienveillance de l’écoute, la fermeté de la limite (respect du dispositif) et du dire que non (non à toute demande qui empêcherait l’accès au désir), mais aussi des ponctuations : oui pour souligner un point de vérité du sujet, et non, pour faire limite à la jouissance incestueuse du symptôme et du fantasme, non encore marquée par la castration.

La présence de l’analyste, qui fait son style, se sert essentiellement de la voix et du regard, qui sont les deux objets pulsionnels branchés sur le désir. La voix peut dire quelque chose (un mot, une interjection, un soupir, une phrase, une interprétation) mais dans le silence, la voix présentifie le déchet, le semblant d’objet a.[18] Déchet est à entendre comme le reste de la division du sujet, ce qui choit de cette division et ne relève pas du signifiant.

Le silence de l’analyste est essentiel :  Lacan parlait très peu. Comme je l’ai écrit me concernant, dans mon article sur la pratique de Lacan [19]: « Quelques phrases courtes, en douze ans de temps, et une dizaine de mots ! Dont, par exemple : « Ça va se retourner », « Oui, vous êtes coincée », « étalez » … qui sont en accord avec ce qu’il élaborait en même temps de la topologie de la structure du désir. C’était les années 1975-1979. Je me souviens d’une série de séances très rapprochées, en fin de cure, qui me conduisit à prononcer un seul mot : « c’est le trou », qu’il scanda d’un « c’est ça ».

Le silence de l’analyste lui permet d’être le semblant des objets a de l’analysant, que pourtant il incarne réellement en tant qu’il est inclus dans le fantasme de l’analysant pendant le temps du transfert. Le corps de l’analyste est en effet engagé dans la présence de l’analyste par les objets pulsionnels. L’analyste, durant la cure va être tour à tour le sein, les fécès, la voix et le regard de l’analysant, jusqu’à ce que l’objet a advienne comme manque et cause du désir, quand le sujet s’est extraie de la jouissance de l’Autre dont il était l’objet.

Quant au regard de l’analyste, il est en relief, bien sûr, dans le face à face des entretiens préliminaires, où le sujet a encore besoin de l’appui sur l’image de l’autre pour se risquer à parler, avant que de s’engager dans son seul rapport à la parole et au dire (allongement). Le regard peut aussi jouer de toutes ses nuances pour dire quelque chose en début ou en fin de séance.

Quant aux objets pulsionnels liés à la demande (oral et anal), c’est avec la frustration de la non-réponse à la demande, qu’ils vont délivrer les signifiants de la demande à l’Autre (oral) et de la demande de l’Autre (anal).  Intervient ici une autre signification de l’argent dans le dispositif : Freud en a découvert l’équivalent anal dans l’inconscient, Lacan a articulé l’objet anal à la demande de l’Autre face à laquelle le sujet doit se situer. De façon générale, le paiement est un levier de frustration de la demande pour que se symbolise la castration au niveau de chaque objet pulsionnel.

Il est intéressant de noter que la présence de l’analyste se sert essentiellement de la voix, sans doute parce qu’elle a un statut particulier : à la fois, elle transmet le trait unaire, qui est une transmission signifiante – dans RSI, Lacan dit que c’est par la voix de la mère qu’elle introduit l’enfant à la métaphore paternelle -, et la voix est un objet a cause du désir. L’analyste peut donc se servir de la voix sur le versant signifiant et sur le versant objet.

C’est cette même présence de l’analyste, qui va être frappée du désêtre en fin de cure, quand le sujet se destitue et rencontre l’objet a qui le divise. L’objet a passe du côté de l’analysant. Plus besoin de l’analyste.

Ainsi l’analyste invente-t-il avec son style la façon de manier avec souplesse et discernement le dispositif analytique pour chaque cure, qui est singulière.

La séance à durée variable

Lacan a inventé la séance à durée variable qui répond à sa théorie du signifiant et du désir : un sujet est divisé par le signifiant, il est coupure du signifiant, et est représenté par les chaînes signifiantes (S1 pour S2) et le reste de sa division est l’objet a cause du désir. La scansion de la séance, qui est coupure porte et sur les signifiants maitres du sujet et sur l’objet pulsionnel du fantasme, selon les moments de la cure. La séance à durée variable n’est donc pas réglée sur le temps de l’horloge, mais sur les dires de l’analysant. Ce qui ne veut pas dire qu’elle soit systématiquement courte (5-10 minutes) comme malheureusement une dérive de la pratique lacanienne en atteste.

Lacan pratiquait des séances (au moins 3 par semaine), du moins pendant le temps du sujet supposé savoir. Pendant les entretiens préliminaires, la durée de la séance était longue, autour de trois quart d’heure.  Puis l’analyse engagée, la durée de la séance tournait autour de 20 minutes ou plus, même une heure pour un moment difficile de régression. Les séances très courtes (autour de 5 minutes) advenaient plutôt en fin de cure pour obtenir le renoncement à la jouissance de l’objet pulsionnel et faire émerger l’objet a comme manque causant le désir. La coupure alors ne portait plus tant sur le signifiant que sur la jouissance de l’objet. Il faut noter que la séance très courte était associée à une démultiplication des séances pendant un franchissement de la cure, nommément celui de la passe (de 3 à 5, voire 10 séances par semaine), qui signifiait aussi l’augmentation du prix à payer de la jouissance pour consentir au manque et au désir. C’est là une des significations de l’argent dans le dispositif : faire céder la jouissance et payer le prix pour accéder à son désir.

La séance à durée variable et le nombre de séances relèvent donc du maniement du dispositif analytique, soit de l’acte de l’analyste.

Je terminerai par une note personnelle :

Lacan incarnait la présence de l’analyste de façon très bienveillante sachant entendre la détresse et l’urgence mais aussi il était très exigeant, sans aucune concession pour la jouissance du symptôme et du fantasme. Le manque et la perte étaient toujours à l’horizon. Lacan était un homme de désir. Ne pas céder sur son désir est ce que je retiens de cette expérience de l’analyse.

 

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[1] Betty Milan, Adieu Lacan, Ères, Postface, p. 277.

[2] Ibid., p.280.

[3] Ibid., p.278-279.

[4] S. Freud, « L’analyse avec fin et l’analyse sans fin » (1937), dans Résultats, idées, problèmes. Tome II : 1921-1938, Paris, PUF, 1985, p. 231.

[5] J. Lacan, Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, « La pulsion partielle et son circuit », 13 mai 1964, Seuil.

[6] J. Lacan, « Conférences et entretiens dans les universités nord-américaines », 24 novembre 1975, Scilicet 6/7, Seuil, p. 15.

[7] J. Lacan, L’acte analytique, 10 janvier 1968.

[8] J. Lacan, L’envers de la psychanalyse, Seuil, 14 janvier 1970, p.47.

[9] J. Lacan, « Position de l’inconscient », mars 1964, Écrits, Seuil, p. 842 et 844 et Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, séminaire XI, Seuil, 27 mai 1964, p. 194, 195, et 3 juin 1964, 199.

[10] « La directive de Stockholm », qui lui interdit sa pratique, date du 2 août 1963, Ornicar ? L’excommunication, Bibliothèque d’Ornicar ? p. 81.

[11] J. Lacan, Le désir et son interprétation, 1958-1959.

[12] J. Lacan, Problèmes cruciaux pour la psychanalyse, 3 février 1965, version Michel Roussan, p. 115.

[13] J. Lacan, L’acte analytique, 17 janvier 1968.

[14] J. Lacan, L’envers de la psychanalyse, 18 mars 1970.

[15] J. Lacan, Les Noms du Père, 20 novembre 1963, p. 395, in Petits écrits (1945-1981), Copy 89

[16] J. Lacan, « Subversion du sujet et dialectique du désir », 1960, Écrits, Seuil, p. 822-823.

[17] J. Lacan, Le savoir du psychanalyste/ … ou pire, 1971-1972.

[18] J. Lacan, « Conférences nord-américaines », op. cit., 2 décembre 1975.

[19] A. Staricky, « Retour sur la pratique de Lacan », L. Izcovich, La pratique de Lacan