{"id":4064,"date":"2017-01-12T17:28:19","date_gmt":"2017-01-12T20:28:19","guid":{"rendered":"https:\/\/www.bettymilan.com.br\/?p=4064"},"modified":"2020-02-18T11:01:23","modified_gmt":"2020-02-18T14:01:23","slug":"memorias-ficcoes-cartas-dialogos-e-outras-criacoes","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.bettymilan.com.br\/fr\/memorias-ficcoes-cartas-dialogos-e-outras-criacoes\/","title":{"rendered":"M\u00e9moires, fictions, lettres, dialogues et autres \u0153uvres de Betty Milan"},"content":{"rendered":"<p><\/p>\n<h2 class=\"cor-1\"><em><strong>M\u00e9moires, fictions, lettres, dialogues et autres \u0153uvres de Betty Milan<\/strong><\/em><\/h2>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: right;\"><em>Claudio Willer<\/em><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><span style=\"font-size: 18pt;\">1<\/span><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>L\u2019\u0153uvre de Betty Milan est vaste et polymorphe. Elle comprend des romans, des essais, des pi\u00e8ces de th\u00e9\u00e2tre, des chroniques, des entretiens. Leur ensemble forme un <em>corpus<\/em>, o\u00f9 les relations se tissent en un r\u00e9seau serr\u00e9. Chaque livre est reli\u00e9 aux autres et tous se font \u00e9cho, se tiennent comme les parties d\u2019un ensemble, microcosmes au sein d\u2019un macrocosme. Pour cela, ils demandent une lecture particuli\u00e8re, qui saisisse les inflexions, les significations multiples, les nuances d\u2019une \u0153uvre \u00e0 l\u2019autre.<\/p>\n<p>Les relations de cette nature apparaissent clairement dans <em>Lettre \u00e0 mon fils<\/em> (2013). Cette narration est une r\u00e9flexion r\u00e9trospective, un bilan de beaucoup de ce que l\u2019auteur a \u00e9crit et v\u00e9cu. Prenons, par exemple, ce qu\u2019elle dit dans ce livre sur \u00ab\u00a0le prolongement inutile de la vie\u00a0\u00bb, \u00e0 propos de la mort de son mari, d\u00e9truit par le cancer. C\u2019est justement le th\u00e8me central de son livre pr\u00e9c\u00e9dent, <em>Consola\u00e7\u00e3o<\/em> (2009), r\u00e9cit d\u2019un deuil aggrav\u00e9 par une grande souffrance. L\u2019affirmation du droit \u00e0 abr\u00e9ger la vie va se retrouver dans l\u2019ouvrage suivant, <em>Une m\u00e8re pour l\u2019\u00e9ternit\u00e9<\/em> (2016), dont le sous-titre est \u00ab\u00a0Mourir est un droit\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Un auteur morbide, avec une propension au macabre\u00a0? Pas du tout. En fait, l\u2019auteur affirme, revendique ce droit de mourir : \u00ab\u00a0Je ne veux pas vivre avec ce qui subsistera de moi. Les efforts pour survivre sont la ruine de sa propre vie. Parce que nous nous p\u00e9n\u00e9trons de l\u2019id\u00e9e que rester en vie est la seule chose qui importe et que nous sommes en vie tant que le corps r\u00e9siste\u00a0? \u00bb. Mais cette revendication est ins\u00e9parable de celle d\u2019une vie ardente.<\/p>\n<p>Norman O. Brown observe, dans <em>Life against death \u2013 The Psychoanalytical Meaning of History<\/em>[1], que l\u2019homme est l\u2019esp\u00e8ce qui distingue la vie et la mort, car \u00ab\u00a0ce n\u2019est pas sa conscience de la mort, mais sa fuite devant la mort qui distingue l\u2019homme de l\u2019animal \u00bb. Selon lui, \u00ab\u00a0si la mort fait partie de la vie, l\u2019homme ma\u00eetrise sa mort comme il le fait de sa propre existence\u00a0\u00bb. Ainsi, authentique parabole que l\u2019errance de <em>Consola\u00e7\u00e3o<\/em> depuis le cimeti\u00e8re jusqu\u2019\u00e0 une c\u00e9l\u00e9bration dionysiaque port\u00e9e sur la sc\u00e8ne d\u2019un th\u00e9\u00e2tre. Dans plusieurs soci\u00e9t\u00e9s, cette dichotomie est surmont\u00e9e ou d\u00e9pass\u00e9e par la magie, par le chaman, le mage de la tribu\u00a0: l\u2019un de ses pouvoirs consiste \u00e0 faire des allers et retours avec le monde des morts, dans un r\u00f4le d\u2019interm\u00e9diaire entre les deux univers.<\/p>\n<p>Le retour des th\u00e8mes ou des symboles permet l\u2019identification d\u2019autres polarit\u00e9s \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de ce corpus\u00a0: en dehors de la vie et de la mort, le mot et le sentiment, la parole et l\u2019\u00e9coute, l\u2019union et la s\u00e9paration, le masculin et le f\u00e9minin, l\u2019amour courtois et le badinage. Tous ces th\u00e8mes interagissent, en contrepoint ou en fusion, dans une musique \u00e0 quatre mains. Comme j\u2019ai pu l\u2019observer ailleurs[2], la formule fameuse de William Blake dans <em>L\u2019union du Ciel et de l\u2019Enfer<\/em>\u00a0 trouve ici son application : \u00ab\u00a0Pas de progression sans contraires. Attirance et r\u00e9pulsion, raison et \u00e9nergie, amour et haine sont n\u00e9cessaires \u00e0 l\u2019existence humaine\u00a0\u00bb. Le grand po\u00e8te visionnaire r\u00e9p\u00e9tait ce qu\u2019il avait lu chez les mystiques\u00a0; ou qui s\u2019exprime \u00e0 travers l\u2019\u00e9cho tao\u00efste du yin et du yang (o\u00f9 chaque hexagramme implique ou suppose son contraire).<\/p>\n<p>Je trouve des exemples de ces polarit\u00e9s dans celle que constituent deux personnages \u00e0 la charge symbolique particuli\u00e8rement forte, fr\u00e9quemment \u00e9voqu\u00e9s\u00a0: Jacques Lacan, personnage central dans <em>Le perroquet et le Docteur<\/em> (1991)[3], et le carnavalier Jo\u00e3sinho Trinta, inspirateur principal des <em>Coulisses du Carnaval<\/em> (1994). Ils peuvent repr\u00e9senter le cabinet et l\u2019\u00e9cole de samba, l\u2019introversion et l\u2019extroversion \u2013 Apollon et Dionysos, pourquoi pas\u00a0? Pour les uns, il faudra choisir entre l\u2019un et l\u2019autre, entre ce que repr\u00e9sentent Lacan et Jo\u00e3sinho. Mais le rapport des contraires est plus complexe\u00a0: l\u2019un fait agir l\u2019autre, car \u00ab\u00a0la rencontre [de Jo\u00e3sinho] fut aussi importante que celle de Lacan\u00a0\u00bb, dit la <em>Lettre \u00e0 mon fils<\/em>. Et encore\u00a0: l\u2019auteur affirme que si elle n\u2019avait pas connu Jo\u00e3sinho, elle n\u2019aurait pas \u00e9crit <em>Le perroquet et le Docteur<\/em>, roman o\u00f9 Lacan est le personnage central, objet d\u2019admiration\u00a0; mais dans le contexte d\u2019une narration qui n\u2019exclut jamais l\u2019ironie, ni la mani\u00e8re du Carnaval.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><span style=\"font-size: 18pt;\">2<\/span><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Si chaque roman garde sa singularit\u00e9, on peut consid\u00e9rer <em>Le perroquet et le Docteur<\/em>, <em>Lettre \u00e0 mon fils<\/em> et <em>Une m\u00e8re pour l\u2019\u00e9ternit\u00e9<\/em> comme un triptyque. M\u00eame si \u00e0 une autre occasion j\u2019ai qualifi\u00e9 <em>Lettre \u00e0 mon fils<\/em> de \u00ab\u00a0vaste synth\u00e8se\u00a0\u00bb, le plus r\u00e9cent des trois ouvrages, <em>Une m\u00e8re pour l\u2019\u00e9ternit\u00e9<\/em>, est aussi le plus intimiste. Je dirais musique de chambre, et plut\u00f4t symphonie pour <em>Lettre \u00e0 mon fils<\/em>. L\u2019action d\u2019<em>Une m\u00e8re pour l\u2019\u00e9ternit\u00e9<\/em> se d\u00e9roule, pour l\u2019essentiel, entre deux r\u00e9sidences paulistes proches l\u2019une de l\u2019autre, m\u00eame si elle est travers\u00e9e par l\u2019\u00e9vocation d\u2019autres lieux. D\u00e9j\u00e0, dans <em>Lettre \u00e0 mon fils<\/em>, il est un d\u00e9cor qui manque, l\u2019appartement o\u00f9 celui-ci se retrouve et s\u2019isole\u00a0; mais en m\u00eame temps qu\u2019un bilan autobiographique, c\u2019est aussi\u00a0 un r\u00e9cit de voyages, qui recouvre le monde entier. Dans <em>Le perroquet et le Docteur<\/em>, c\u2019est Paris qui constitue le d\u00e9cor principal. Un Paris que l\u2019auteur va conna\u00eetre et d\u00e9voiler, anticipant <em>Paris ne finit jamais<\/em> (1996) et <em>Quand Paris scintille<\/em> (2008)\u00a0; mais avec des r\u00e9f\u00e9rences constantes \u00e0 son pays natal et l\u2019\u00e9vocation du \u00ab\u00a0C\u00e8dre\u00a0\u00bb des anc\u00eatres.<\/p>\n<p>Parmi ces ouvrages, o\u00f9 la narratrice est \u00e9galement protagoniste et s\u2019exprime \u00e0 la premi\u00e8re personne, certains paraissent relever de l\u2019autobiographie, notamment ceux qui sont analys\u00e9s ici en d\u00e9tail. Mais leur auteur met cela en question. Dans <em>Lettre \u00e0 mon fils<\/em>, elle \u00e9crit, \u00e0 propos de <em>Le perroquet et le Docteur<\/em>\u00a0:<\/p>\n<p style=\"padding-left: 60px;\"><em>Il est question d\u2019une h\u00e9ro\u00efne dans laquelle je me reconnais, mais je suis et ne suis pas Seriema. Son histoire est celle que j\u2019ai invent\u00e9e en l\u2019\u00e9crivant, ce n\u2019est pas la mienne. <\/em><\/p>\n<p style=\"padding-left: 60px;\"><em>J\u2019ai \u00e9crit en sachant que les lecteurs m\u2019identifieraient avec l\u2019h\u00e9ro\u00efne et que quelques uns des miens se reconna\u00eetraient dans sa famille. Pamuk<strong>[4]<\/strong> a toujours m\u00eal\u00e9 l\u2019imaginaire et le r\u00e9el. Il savait que les lecteurs le prendraient pour un de ses personnages, et, \u00e0 dire vrai, c\u2019\u00e9tait l\u00e0 un d\u00e9sir de sa part. Il dit avoir con\u00e7u le roman pour qu\u2019il soit consid\u00e9r\u00e9 comme une \u0153uvre de fiction\u2026 mais aussi pour que le lecteur croie qu\u2019il s\u2019agit d\u2019une histoire authentique. <\/em><\/p>\n<p>Le souci de tracer avec exactitude une ligne s\u00e9parant la fiction de la narration autobiographique vient, il me semble, d\u2019une croyance ing\u00e9nue dans l\u2019imitation\u00a0; dans une relation lin\u00e9aire entre les mots et les choses, entre les signes et le \u00ab\u00a0r\u00e9el\u00a0\u00bb. La question complexe des relations entre \u00ab\u00a0fiction\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0r\u00e9alit\u00e9\u00a0\u00bb conduit \u00e0 citer quelques observations de William Burroughs sur les \u0153uvres de Jack Kerouac dont, lui, Burroughs, aurait \u00e9t\u00e9 l\u2019un des personnages\u00a0: \u00ab\u00a0Ainsi, la question n\u2019est pas \u2018Est-ce que \u00e7a c\u2019est pass\u00e9 comme \u00e7a\u00a0?\u2019, mais \u2018Comment Jack l\u2019aurait \u00e9crit\u00a0?\u2019 [\u2026] Chaque \u00e9crivain cr\u00e9e son propre univers. Quand vous achetez un livre, vous achetez un billet pour voyager dans le temps de l\u2019\u00e9crivain\u00a0\u00bb[5]. Depuis les r\u00e9cits les plus factuels jusqu\u2019\u00e0 ceux qui touchent au fantastique \u2013 disons, depuis l\u2019<em>Autobiographie de Federico Sanchez<\/em>, de Jorge Semprun, jusqu\u2019\u00e0 <em>Locus solus<\/em>, de Raymond Roussel \u2013 le lecteur est en prise avec la voix de l\u2019auteur, avec son monde\u00a0; il voyage \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de son temps.<\/p>\n<p>Betty Milan ne pouvait pas ne pas commenter la cr\u00e9ation litt\u00e9raire. Cette \u00e9vidence appara\u00eet notamment dans <em>Quem ama escuta<\/em> (Qui aime \u00e9coute, 2011)\u00a0: ouvrage \u00e9pistolaire, extrait d\u2019une consultation sentimentale, o\u00f9 les \u0153uvres litt\u00e9raires sont cit\u00e9es \u00e0 titre de mod\u00e8le ou d\u2019exemple, pour que le lecteur comprenne ce qui se passe en lui. C\u2019est d\u2019ailleurs le traitement que Lacan lui-m\u00eame r\u00e9servait \u00e0 la litt\u00e9rature\u00a0: non pas objet d\u2019interpr\u00e9tation, mais paradigme, comme on le voit plus particuli\u00e8rement dans ce qu\u2019il a \u00e9crit sur <em>La lettre vol\u00e9e<\/em> d\u2019Edgar Allen Poe.<\/p>\n<p>Dans les livres suivants, on trouve toujours des commentaires sur les lectures et sur les \u00e9crivains qui sont, \u00e0 leur fa\u00e7on, autant de figures tut\u00e9laires. L\u2019un d\u2019eux, Oswald de Andrade, du <em>Manifeste anthropophagique<\/em> (1922), appara\u00eet comme le contrepoint vivant de la m\u00e9tropole sombre et s\u00e9pulcrale entr\u2019aper\u00e7ue dans <em>Consola\u00e7\u00e3o<\/em>, m\u00eame s\u2019il est un interlocuteur plus ou moins implicite dans d\u2019autres \u0153uvres de l\u2019auteur. Mais, dans les derni\u00e8res pages de <em>Lettre \u00e0 mon fils<\/em>, Betty Milan \u00e9voque James Joyce, qui est pass\u00e9 du r\u00e9cit autobiographique de <em>Portrait de l\u2019artiste en jeune homme, <\/em>suivi des \u00e9vocations plus ou moins fictionnelles et tr\u00e8s \u00e9tudi\u00e9es du point de vue litt\u00e9raire de <em>Gens de Dublin<\/em>, \u00e0 l\u2019all\u00e9gorie labyrinthique d\u2019<em>Ulysse<\/em> pour finir en c\u00e9l\u00e9brant l\u2019autonomie de la langue avec <em>Finnegan\u2019s Wake<\/em>. C\u2019est l\u2019auteur que Betty Milan \u00ab\u00a0a pass\u00e9 son adolescence \u00e0 lire et \u00e0 relire\u00a0\u00bb, pouss\u00e9e par \u00ab\u00a0l\u2019espoir vain de tout comprendre\u00a0\u00bb dans <em>Ulysse<\/em>. Les tensions et les approximations de la litt\u00e9rature et de la vie ont enrichi sa visite \u00e0 Dublin et son entretien avec le neveu de Joyce, suscitant une r\u00e9flexion sur la famille irlandaise o\u00f9 s\u2019observe une relation d\u2019opposition, sym\u00e9trique \u00e0 tout ce qu\u2019elle avait \u00e9crit sur sa propre famille.<\/p>\n<p>La critique a d\u00e9j\u00e0 soulign\u00e9 que les personnages de Betty Milan sont et ne sont pas \u00ab\u00a0r\u00e9els\u00a0\u00bb lorsqu\u2019ils combinent des \u00e9l\u00e9ments biographiques et d\u2019autres qui leur sont attribu\u00e9s, dans des \u00e9pisodes qui, tout \u00e0 la fois, se sont produits et rel\u00e8vent de l\u2019invention. Me para\u00eet exemplaire, pour illustrer cette tension entre le monde des faits et celui des symboles, le fait que l\u2019auteur ait fait venir sa propre m\u00e8re, personnage central d\u2019<em>Une m\u00e8re pour l\u2019\u00e9ternit\u00e9<\/em>, le soir du lancement du livre et\u00a0 lors d\u2019un d\u00e9bat \u00e0 son sujet. Elle montrait ainsi qu\u2019une presque centenaire est un personnage et ne l\u2019est pas. Elle a confront\u00e9 la m\u00e8re physique, une dame fort aimable, manifestement tr\u00e8s heureuse de l\u2019accueil r\u00e9serv\u00e9 au livre de sa fille, avec la m\u00e8re du livre, bien plus affect\u00e9e par l\u2019\u00e2ge \u2013 comme dix ans avant, dans <em>Consola\u00e7\u00e3o<\/em> \u2013 dans un jeu de miroirs perturbateur. Laquelle des deux, proches, mais non identiques, serait la plus \u00ab\u00a0r\u00e9elle\u00a0\u00bb\u00a0? Dans la ligne de la r\u00e9flexion de Burroughs, les deux\u00a0: la m\u00e8re-personnage, construite et perp\u00e9tu\u00e9e gr\u00e2ce au livre, gagne son statut propre\u00a0; elle existe \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur du temps de l\u2019\u00e9crivain, celui que parcourent ses lecteurs.<\/p>\n<p>C\u2019est pour cela que les romans de Betty Milan ont d\u00e9j\u00e0 \u00e9t\u00e9 qualifi\u00e9s de fictions biographiques ou d\u2019autofictions[6]. La m\u00eame classification s\u2019applique au triptyque examin\u00e9 ici\u00a0; \u00e0 un moindre degr\u00e9 \u00e0 <em>Consola\u00e7\u00e3o<\/em> \u2013 le retour \u00e0 S\u00e3o Paulo apr\u00e8s l\u2019agonie et la mort du mari est \u00ab\u00a0r\u00e9el\u00a0\u00bb, au sens o\u00f9 il est factuel, tout autant que la douleur de sa perte. Mais ne sont pas \u00ab\u00a0r\u00e9elles\u00a0\u00bb, \u00e0 aucun degr\u00e9, les voix qui s\u2019adressent \u00e0 l\u2019h\u00e9ro\u00efne. Quoique que relevant de l\u2019hallucination, des confusions entre la sph\u00e8re factuelle et la subjectivit\u00e9 se rencontrent dans d\u2019autres \u0153uvres, particuli\u00e8rement dans <em>Le perroquet et le Docteur<\/em>. Il est certain que <em>A paix\u00e3o de Lia<\/em> (La passion de Lia, 1994) n\u2019est pas \u00ab\u00a0r\u00e9elle\u00a0\u00bb, ou que si elle l\u2019est, c\u2019est \u00e0 travers l\u2019existence effective des d\u00e9sirs et des fantasmes \u00e9voqu\u00e9s dans cette s\u00e9rie narrative.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Enfin, la d\u00e9nomination d\u2019autofiction n\u2019exclut pas d\u2019autres fa\u00e7ons d\u2019appr\u00e9hender ce corpus, pour montrer sa nature <em>sui generis<\/em>. Ainsi en va-t-il du r\u00e9cit \u00e9pistolaire. L\u2019adh\u00e9sion \u00e0 ce genre se trouve dans <em>Lettre \u00e0 mon fils<\/em>, lorsque l\u2019auteur exprime son admiration pour Madame de S\u00e9vign\u00e9 \u00e0 l\u2019occasion la visite de son ch\u00e2teau, et dans le fait que ses lettres sont \u00e9crites sous l\u2019empire de la passion. Dans le cas de Madame de S\u00e9vign\u00e9, passion pour sa fille dans une autre relation en miroir\u00a0: ses lettres \u00e0 Madame de Grignan comment\u00e9es dans la <em>Lettre \u00e0 mon fils<\/em>. S\u2019\u00e9tablit ainsi un dialogue entre deux auteurs et entre lecture et \u00e9criture.<\/p>\n<p>Deux des livres de Betty Milan sont plus sp\u00e9cifiquement \u00e9pistolaires. Ils ont tous les deux pour th\u00e8me central l\u2019amour et la passion, \u00e0 travers leurs vicissitudes et leurs r\u00e9alit\u00e9s. <em>Quem ama escuta<\/em> (Qui aime \u00e9coute) est une s\u00e9lection de sa consultation sentimentale publi\u00e9e dans un quotidien et une revue \u00e0 grands tirages \u2013 r\u00e9alisation d\u2019un d\u00e9sir et transformation non fictionnelle de <em>Miss Lonelyhearts<\/em>, de Nathanael West, ou incarnation de Suzanna Flag, pseudonyme adopt\u00e9 par le dramaturge br\u00e9silien Nelson Rodrigues. <em>O amante brasileiro<\/em> (L\u2019amant br\u00e9silien, 2003)\u00a0est un \u00e9change de messages qui a effectivement eu lieu, dans la r\u00e9alit\u00e9 \u2013 lui s\u2019appelle Oswald\u00a0: le livre le plus \u00e9pistolaire de l\u2019auteur, c\u2019est-\u00e0-dire le plus directement li\u00e9 \u00e0 une \u00ab\u00a0vraie\u00a0\u00bb relation amoureuse.<\/p>\n<p><em>Fale com ela<\/em> (Parle avec elle)\u00a0: ce titre pourrait convenir \u00e0 l\u2019ensemble de l\u2019\u0153uvre de Betty Milan. Il est coh\u00e9rent que l\u2019auteur s\u2019exprime aussi \u00e0 travers sa dramaturgie\u00a0: dans une parole qui s\u2019adresse directement au public, capable de se passer de la m\u00e9diation de la page \u00e9crite. Les narrateurs \u00e9pistolaires cherchent la parole\u00a0; les lettres fixent le dialogue. \u00ab\u00a0J\u2019\u00e9cris pour une interlocutrice imaginaire\u00a0\u00bb, dit l\u2019auteur dans <em>Une m\u00e8re pour l\u2019\u00e9ternit\u00e9<\/em> \u2013\u00a0 mais cette affirmation vaut pour toute l\u2019\u0153uvre, parce que ses interlocuteurs sont toujours imaginaires, m\u00eame s\u2019ils sont \u00e9galement r\u00e9els.<\/p>\n<p>Le titre <em>O amante brasileiro<\/em> marque un go\u00fbt pour le paradoxe\u00a0: la protagoniste br\u00e9silienne \u00e9change des messages avec un Fran\u00e7ais portant un nom qui rend hommage \u00e0 notre moderniste de la <em>Poesia Pau Brasil<\/em>. Quel est le sens de cette inversion, de ces changements de r\u00f4les, de nationalit\u00e9s\u00a0? Chacun est un autre, car aimer, c\u2019est outrepasser les limites de l\u2019individu, du r\u00f4le social, de l\u2019identit\u00e9 conventionnelle, de la nationalit\u00e9. L\u2019amour invente sa propre g\u00e9ographie.<\/p>\n<p>L\u2019interlocution, r\u00e9elle ou imaginaire, exige l\u2019\u00e9coute r\u00e9ciproque. Le plaisir de s\u2019exprimer est vide, rien qu\u2019un soliloque, s\u2019il ne correspond pas au plaisir d\u2019entendre. Et m\u00eame de s\u2019entendre. Dans <em>Quem ama escuta<\/em>, l\u2019auteur recommande toujours \u00e0 ceux qui la consultent d\u2019\u00eatre \u00e0 l\u2019\u00e9coute de leur inconscient. Il existe une compl\u00e9mentarit\u00e9 des lettres et des entretiens r\u00e9alis\u00e9s pour la presse, transcription de la parole de l\u2019autre, enregistrements directs dont sont issus deux livres, <em>A for\u00e7a da palavra<\/em> (La force de la parole, 1996), centr\u00e9e sur des \u00e9crivains, et <em>O s\u00e9culo<\/em> (Le si\u00e8cle, 1999), consacr\u00e9 \u00e0 des experts de diff\u00e9rentes disciplines qui avaient quelque chose \u00e0 dire au tournant du mill\u00e9naire.<\/p>\n<p>Tout en \u00e9tant autofictionnelle et \u00e9pistolaire, Betty Milan est d\u2019abord un m\u00e9morialiste \u2013 l\u00e0 aussi d\u2019un genre paradoxal, puisque ses \u00e9vocations du pass\u00e9 sont un appel \u00e0 vivre pleinement le pr\u00e9sent, bien plus qu\u2019\u00e0 constater sa perte. Comme si le souvenir \u00e9tait un passeport pour l\u2019oubli, une lib\u00e9ration de ce qui a \u00e9t\u00e9. Il s\u2019agit d\u2019une m\u00e9morialistique de plans variables ou de niveaux simultan\u00e9s. Cet aspect appara\u00eet de mani\u00e8re tr\u00e8s claire, plus particuli\u00e8rement dans <em>Le perroquet et le Docteur<\/em>. Bien que son quatri\u00e8me livre publi\u00e9, apr\u00e8s des essais et une autre narration biographico-fictionnelle, il s\u2019agit d\u2019une source, d\u2019une \u0153uvre matricielle. Il contient la semence des ouvrages futurs qui, \u00e0 leur tour, reprennent ou portent les r\u00e9f\u00e9rences de ce roman.<\/p>\n<p>C\u2019est un r\u00e9cit sur lequel se fonde le souvenir, o\u00f9 elle joint la m\u00e9moire personnelle, li\u00e9e \u00e0 sa propre biographie, \u00e0 la m\u00e9moire collective, celle de la tribu des immigrants, des d\u00e9racin\u00e9s volontaires, endogamiques, pr\u00e9servant habitudes et traditions, r\u00e9sultant de \u00ab\u00a0l\u2019incroyable tyrannie de la tribu, du nom\u00a0!\u00a0\u00bb. Mais une tribu d\u00e9racin\u00e9e dans une autre soci\u00e9t\u00e9, qui abandonne sa propre langue. Elle a \u00e9cart\u00e9 ce qui est le noyau de sa vision du monde ou de l\u2019identit\u00e9. Lisons le passage suivant\u00a0:<\/p>\n<p style=\"padding-left: 60px;\"><em>Le passeport du C\u00e8dre pour l\u2019Occident \u00e9tait \u00e9tabli en fran\u00e7ais. Seriema pouvait-elle ne pas parler fran\u00e7ais\u00a0? Quant au br\u00e9silien, l\u2019anc\u00eatre l\u2019exigeait pour que l\u2019Am\u00e9rique devienne une nouvelle patrie. Il fallait se d\u00e9doubler et, sans r\u00e9aliser encore que je le faisais pour satisfaire tel anc\u00eatre, je transcrivais et traduisais sans r\u00e9pit.<\/em><\/p>\n<p>Une foule d\u2019affirmations et de questions se trouvent r\u00e9unies dans un seul paragraphe. L\u2019h\u00e9ro\u00efne a domin\u00e9 le fran\u00e7ais et parle en portugais du Br\u00e9sil pour pouvoir assumer son r\u00f4le de descendante de Libanais qui maintiennent les traditions, mais ont abandonn\u00e9 la langue. \u00catre, c\u2019est traduire. Mais la traduction n\u2019a pas de fin, car chaque symbole s\u2019exprime \u00e0 travers un autre symbole, suivant un parcours circulaire, comme on le voit dans le roman, \u00e0 propos de la d\u00e9cision de traduire Lacan lui-m\u00eame (il en est sorti l\u2019\u00e9dition br\u00e9silienne du premier volume des <em>S\u00e9minaires<\/em>)\u00a0: \u00ab\u00a0Que la petite br\u00e9silienne se d\u00e9brouille avec sa folle obsession de traduire, d\u2019aller et de venir d\u2019une langue \u00e0 l\u2019autre, insistant sur une identit\u00e9 impossible et ingurgitant toutes ces impossibilit\u00e9s, avalant toutes ces couleuvres\u00a0\u00bb. Impossibilit\u00e9s multiples\u00a0? Je dirais plut\u00f4t innombrables. Mais n\u2019est-ce pas cela, \u00eatre br\u00e9silien\u00a0? Quelqu\u2019un qui transite, qui mute, qui vit sur un sol sans stabilit\u00e9\u00a0? Qui dispose d\u2019une langue mouvante, en mesure de se construire ou de se reconstruire elle-m\u00eame, obligeant \u00e0 une traduction permanente, une traduction sans fin\u00a0?<\/p>\n<p>Exp\u00e9rience abyssale\u00a0: \u00ab\u00a0mise en ab\u00eeme\u00a0\u00bb, selon le terme utilis\u00e9 dans les textes savants. D\u2019o\u00f9 ses r\u00e9cits en g\u00e9n\u00e9ral, et <em>Le perroquet et le Docteur<\/em> en particulier, r\u00e9cits auto-r\u00e9f\u00e9rents, auto-r\u00e9flexifs. Ils ne sont pas seulement centr\u00e9s sur la narratrice, mais aussi sur sa cr\u00e9ation. Une \u00e9criture qui se pense, et par l\u00e0-m\u00eame pense la langue. Le doute revient sans cesse sur la signification, la relation entre les mots et ses r\u00e9f\u00e9rents. L\u2019instabilit\u00e9 de cette relation est illustr\u00e9e par les jeux de mots comme celui-ci, cherchant le sens de son analyse avec le ma\u00eetre\u00a0: \u00ab\u00a0Ce serait pour faire un nom d\u2019un renom\u00a0?\u00a0\u00bb. Ou en traitant des ruptures avec les orthodoxies et du double bannissement des soci\u00e9t\u00e9s de psychanalyse qui s\u2019ensuit, celui de l\u2019analyste et celui de l\u2019analysante : \u00ab\u00a0De l\u00e0 r\u00e9sultait une autre classification du genre\u00a0: les pervers, les convertis, les submerg\u00e9s [\u2026]\u00a0\u00bb. Ici et dans d\u2019autres passages de <em>Le perroquet et le Docteur<\/em>, le signifiant monte en premi\u00e8re ligne et en vient \u00e0 produire le sens. Notamment l\u2019\u00e9pisode principal, l\u2019interpr\u00e9tation de l\u2019hallucination \u00e0 propos des rats, dont la cl\u00e9 est un phon\u00e8me, <em>Rah<\/em>. Ce phon\u00e8me renvoie au mot banni \u00ab\u00a0celle qui s\u2019incarnait dans le rat imaginaire\u00a0\u00bb et proclame le respect du nom du p\u00e8re, Raji. Un nom toujours occult\u00e9 parce qu\u2019il trahissait les origines que le personnage voulait oublier \u00ab\u00a0pour ne pas \u00eatre victime de la x\u00e9nophobie des autres\u00a0\u00bb. C\u2019est aussi le nom du bisa\u00efeul, qui n\u2019a pas achev\u00e9 la travers\u00e9e\u00a0: \u00ab\u00a0Il est mort sur le bateau, on a abandonn\u00e9 son corps \u00e0 la mer\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Accepter l\u2019autonomie du signifiant, c\u2019est presque lui conf\u00e9rer une valeur magique. Par exemple, quand en disant un mot comme \u00ab\u00a0abracadabra\u00a0\u00bb ou en dessinant un symbole, en entonnant un chant ou en utilisant un talisman, on suppose que ces actions ont le pouvoir d\u2019agir sur les faits ou de changer le cours des choses, la relation entre le symbole et les objets se voit subvertie, ou invertie, comme le postulait l\u2019id\u00e9e aristot\u00e9licienne de <em>mimesis<\/em>. Ici, ce pas est franchi. Il y a la perte d\u2019une amulette dans <em>Le perroquet et le Docteur<\/em>, d\u2019un f\u00e9tiche. Est-il r\u00e9el\u00a0? Rel\u00e8ve-t-il de la sph\u00e8re des croyances et des superstitions, ou d\u00e9tient-il vraiment des pouvoirs magiques\u00a0? On voit comme la relation de l\u2019h\u00e9ro\u00efne appara\u00eet ambivalente, non seulement avec cet objet-l\u00e0, mais avec la magie en g\u00e9n\u00e9ral\u00a0; et sp\u00e9cialement avec les syncr\u00e9tismes br\u00e9siliens. Elle fait appel \u00e0 eux, en soulignant les sonorit\u00e9s\u00a0:<\/p>\n<p style=\"padding-left: 60px;\"><em>La tante qui dans mon enfance dansait le dake en se tortillant, qui a d\u2019abord \u00e9t\u00e9 spirite, puis umbandiste, et apr\u00e8s un peu plus br\u00e9silienne en chantant\u2026 ma Jurema, mon Jurema\u2026 pardon maman Oxum \/Ai\u00ea Ieu\u2026 permets maman Oxum \/notre p\u00e8re Oxala\u2026\u00a0 Ep\u00ea Ep\u00ea Baba \/notre p\u00e8re Oxala.<\/em><\/p>\n<p>Des passages en prose po\u00e9tique renforcent la d\u00e9pendance vis-\u00e0-vis de la po\u00e9sie, de la folie, de la magie. G\u00e9rard de Nerval, po\u00e8te atteint par la d\u00e9mence, adepte de l\u2019\u00e9sot\u00e9risme, \u00e9voquait sa derni\u00e8re narration, <em>Aur\u00e9lia<\/em>, comme \u00ab\u00a0l\u2019irruption du r\u00eave dans la vie r\u00e9elle\u00a0\u00bb. C\u2019est la m\u00eame irruption qui caract\u00e9rise <em>Le perroquet et le Docteur<\/em>. Et non seulement pour la m\u00eame pr\u00e9sence du songe, au point de se sentir r\u00eaver de Louis XIV au palais de Versailles. Mais parce que les \u00e9v\u00e8nements semblent ob\u00e9ir \u00e0 la logique du r\u00eave\u00a0; ils font que la narration devient, tout enti\u00e8re, hallucinatoire. Et pour cela,\u00a0 ambivalente. Tout peut \u00eatre autre chose, puisque \u00ab\u00a0le probl\u00e8me de l\u2019homme [Lacan] \u00e9tait de souligner tout propos, quel qu\u2019il soit, et son contraire\u00a0\u00bb. Betty Milan en vient \u00e0 affirmer dans <em>Lettre \u00e0 mon fils<\/em>, \u00e0 propos de Carlito Maia, l\u2019un de ses amis et de ses personnages, \u00e0 qui elle rend hommage dans <em>O Clar\u00e3o<\/em> (L\u2019\u00e9clat, 2001)\u00a0: \u00ab\u00a0Carlito faisait peu de cas de la logique des contradictions\u00a0\u00bb. Un homme au langage nourri, un professionnel reconnu de la communication, qui envoyait des fleurs accompagn\u00e9es de brefs messages, lui a inspir\u00e9 un livre sur la p\u00e9riode qui pr\u00e9c\u00e9da sa mort, dans lequel il devient aphasique\u00a0: elle a \u00e9t\u00e9 touch\u00e9e par la perte progressive de son ami, mais aussi par le paradoxe de quelqu\u2019un d\u2019aussi expressif et communicatif qui avait perdu la capacit\u00e9 de s\u2019exprimer.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><span style=\"font-size: 18pt;\">3<\/span><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Si pr\u00e9domine l\u2019ambivalence et que tout peut \u00eatre aussi autre chose, ceci vaut pour le genre ou le sexe. Qu\u2019est-ce qu\u2019\u00eatre femme pour Betty Milan\u00a0? Un mouvement, un processus. Ceci n\u2019a rien \u00e0 voir avec le r\u00f4le qui lui a \u00e9t\u00e9 assign\u00e9 dans la soci\u00e9t\u00e9 patriarcale, bien s\u00fbr, constitu\u00e9e \u00e0 partir de la famille nucl\u00e9aire comme \u00ab\u00a0culture qui discrimine les femmes\u00a0\u00bb. D\u2019o\u00f9 son affirmation, dans les confidences de <em>Lettre \u00e0 mon fils<\/em>, de son \u00ab\u00a0ambigu\u00eft\u00e9 sexuelle\u00a0\u00bb, en rappelant que \u00ab\u00a0je n\u2019ai pas particip\u00e9 \u00e0 la r\u00e9volution sexuelle en tant que femme, mais en tant qu\u2019homme\u00a0\u00bb. Elle va plus loin\u00a0: \u00ab\u00a0Et la conception [de mon fils] fut difficile du fait de l\u2019impossibilit\u00e9 de m\u2019identifier au sexe f\u00e9minin\u00a0\u00bb. Pour \u00eatre encore plus clair, ouvrons <em>Lettre \u00e0 mon fils<\/em> \u00e0 cette page\u00a0:<\/p>\n<p style=\"padding-left: 60px;\"><em>\u00ab\u00a0Cette androgynie m\u2019a pr\u00e9dispos\u00e9e \u00e0 de grandes rencontres avec des homosexuels, notamment\u00a0\u00a0\u00a0 \u00e0 l\u2019\u00e9poque o\u00f9, au Br\u00e9sil, ils \u00e9taient non seulement marginalis\u00e9s, mais assassin\u00e9s. Quand j\u2019avais 18 ans, Michel Foucault, qui se trouvait \u00e0 S\u00e3o Paulo pour une conf\u00e9rence, m\u2019a dit\u00a0: \u00ab\u00a0Tu es aussi charmante qu\u2019un gar\u00e7on\u00a0\u00bb. J\u2019ai mis du temps \u00e0 comprendre cette phrase. Parce que sa sensibilit\u00e9 \u00e9tait tr\u00e8s forte, au-del\u00e0 de son homosexualit\u00e9, il avait per\u00e7u qu\u2019il y avait en moi un gar\u00e7on. C\u2019est ce qui explique que je me sois toujours \u00e9prise d\u2019hommes aux traits d\u00e9licats, d\u2019authentiques androgynes. On se miroite dans celui qui refl\u00e8te notre \u00e2me, et plus fort est le reflet, plus forte est la passion\u00a0\u00bb.\u00a0\u00a0 <\/em><\/p>\n<p>Oui \u2013 mais il est possible d\u2019avancer dans l\u2019interpr\u00e9tation de cette identification multiple (d\u2019elle-m\u00eame, de ses partenaires, de ses amis) en tant qu\u2019androgyne. Non seulement dans le Platon du <em>Banquet<\/em>, mais dans les mythes innombrables de tant et tant de peuples, l\u2019androgyne, par sa bisexualit\u00e9, repr\u00e9sente la compl\u00e9tude, la perfection. L\u2019homme avant la chute. En accord avec les rapports des anthropologues et des historiens des religions, on en arrive aux chamans, aux mages ou aux pr\u00eatres tribaux, qui se travestissent ou portent des parures de femmes. Quelques uns, assumant le symbole \u00ab\u00a0en termes concrets\u00a0\u00bb (pour utiliser la formule de Mircea Eliade) sont en fait bisexuels \u00a0ou homosexuels.<\/p>\n<p>La l\u00e9gende du devin Tir\u00e9sias est particuli\u00e8rement illustrative\u00a0: apr\u00e8s avoir tu\u00e9 un serpent femelle, il se transforme en femme et vit de nombreuses ann\u00e9es sous cette condition\u00a0; puis il arrive qu\u2019il tue un serpent m\u00e2le, et il retrouve la condition masculine\u00a0; mais la double sexualit\u00e9, ou le passage par les deux sexes lui fait gagner beaucoup d\u2019ann\u00e9es de vie[7]. C\u2019est comme si l\u2019histoire de Tir\u00e9sias \u00e9tait une parabole illustr\u00e9e par Norman O. Brown, pour qui, dans <em>Life against Death<\/em>, l\u2019androgyne de Platon et des mythologies symbolisait aussi l\u2019action dualiste de la vie et de la mort. Il est possible d\u2019avancer une interpr\u00e9tation nouvelle de la l\u00e9gende de Tir\u00e9sias\u00a0: le devin, qui franchit la barri\u00e8re du temps et lit dans le futur, voit sa vie amplifi\u00e9e, non seulement dans la dur\u00e9e, mais dans le sentiment de pl\u00e9nitude de chaque moment de la vie.<\/p>\n<p>Il est int\u00e9ressant de voir comment la valeur attribu\u00e9e \u00e0 la bisexualit\u00e9 ach\u00e8ve sa migration \u00e0 travers les rites tribaux dans notre Carnaval de rue, o\u00f9 tant d\u2019hommes conventionnels d\u2019ordinaire peuvent jouir de ce moment d\u2019androgynie gr\u00e2ce au travesti.<\/p>\n<p>Encore un paradoxe\u00a0(un de plus)\u00a0: la valeur conf\u00e9r\u00e9e \u00e0 la maternit\u00e9, \u00e0 l\u2019importance d\u2019avoir un enfant. Anticip\u00e9e dans <em>Le perroquet et le Docteur<\/em>, la maternit\u00e9 serait une fa\u00e7on de fixer ses racines sur l\u2019un des sols par o\u00f9 l\u2019auteur est pass\u00e9\u00a0: le Liban recul\u00e9 des anc\u00eatres, la France, le Br\u00e9sil plus encore. Cela pourrait sembler contradictoire, venant de ce semblant de \u00ab\u00a0gar\u00e7on\u00a0\u00bb selon Foucault, qui participait aux manifestations en tant qu\u2019homme et fr\u00e9quentait les hommes avec sa touche f\u00e9minine. Mais l\u00e0 encore, \u00e0 propos des identit\u00e9s, pour avoir le plus cosmopolite des enfants, bilingue, franco-br\u00e9silien, qui va filmer les Juifs en Inde. Et qui fait \u00e9cho, dans une relation tendue, avec la rigueur formaliste de l\u2019\u00e9ducation europ\u00e9enne.<\/p>\n<p>En partant du symbolisme de l\u2019androgyne, on peut s\u2019avancer jusqu\u2019au th\u00e8me de la libert\u00e9. Il faut distinguer ici deux niveaux de libert\u00e9. Le premier est la libert\u00e9 transitive\u00a0: par exemple celle de pouvoir \u00eatre femme et de voir respect\u00e9s tous ses droits de femme\u00a0; de ne pas \u00eatre soumise \u00e0 l\u2019oppression des institutions et des coutumes\u00a0; de ne pas avoir besoin d\u2019\u00eatre une simple extension des valeurs familiales, tribales, sociales\u00a0; d\u2019\u00eatre lib\u00e9r\u00e9e des in\u00e9galit\u00e9s et des contingences \u00e9conomiques. Le second niveau est celui de la libert\u00e9 intransitive[8]. Elle consiste \u00e0 \u00eatre et ne pas \u00eatre femme, simultan\u00e9ment\u00a0; mieux, \u00eatre et cesser d\u2019\u00eatre, non \u00ab\u00a0une femme\u00a0\u00bb, mais des femmes et des non-femmes multiples, g\u00e9n\u00e9rant une liste de possibilit\u00e9s qui incluent, entre autres personnages, les types diff\u00e9rents, et m\u00eames antagoniques \u00e0 premi\u00e8re vue, de <em>A trilogia do amor<\/em>.<\/p>\n<p>La confusion des r\u00f4les \u2013 ou la r\u00e9solution des diff\u00e9rences entre les genres et les r\u00f4les dans la soci\u00e9t\u00e9 rest\u00e9e patriarcale \u2013 trouve sa m\u00e9taphore, \u00e0 la fin de <em>Lettre \u00e0 mon fils<\/em>, dans l\u2019\u00e9vocation de \u00ab\u00a0la vielle dame indigne, l\u2019h\u00e9ro\u00efne de Brecht\u00a0\u00bb. Une fois veuve, elle devient \u00ab\u00a0Madame B., une personne sans contraintes, qui mange le pain de la vie jusqu\u2019\u00e0 la derni\u00e8re miette\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Mais Betty Milan n\u2019a pas attendu le veuvage et la rupture des attaches\u00a0; elle a toujours v\u00e9cu indigne\u00a0; depuis sa formation jusqu\u2019\u00e0 ses ruptures successives avec les d\u00e9terminismes familiaux et institutionnels, transgressive, m\u00e9thodiquement.<\/p>\n<p><em>Une m\u00e8re pour l\u2019\u00e9ternit\u00e9<\/em> s\u2019ach\u00e8ve sur une belle prose po\u00e9tique, dont voici un passage\u00a0: \u00ab\u00a0Je ne savais pas encore que, sans effort de ma part, tu rena\u00eetrais dans mon c\u0153ur et que nous pourrions continuer ensemble. Tu vas \u00eatre enterr\u00e9e dans un cercueil d\u2019acajou, comme pr\u00e9vu, et tu vas entrer dans le caveau de famille au son d\u2019un silence grandiose \u2013 celui de ceux qui n\u2019ont jamais renonc\u00e9 \u00e0 vivre ind\u00e9pendants\u00a0\u00bb. Je souligne \u00ab\u00a0au son d\u2019un silence grandiose\u00a0\u00bb. \u00c0 travers l\u2019oxymore, \u00e0 travers le paradoxe apparent, est symbolis\u00e9e la r\u00e9solution. Dans la sph\u00e8re du symbole \u2013 qui constitue la r\u00e9alit\u00e9 \u2013 quelque chose peut \u00eatre son apparent contraire. Et la mort devient r\u00e9affirmation de la vie pour ceux qui n\u2019ont jamais renonc\u00e9 \u00e0 l\u2019ind\u00e9pendance gr\u00e2ce \u00e0 la cr\u00e9ation, \u00e0 la po\u00e9sie. Expression de la r\u00e9bellion, aspiration \u00e0 vivre pleinement, de quelqu\u2019un qui s\u2019est engag\u00e9 dans la vie en s\u2019associant \u00e0 des r\u00e9bellions selon un parcours tellement personnel, et, du m\u00eame coup, tellement stimulant et tellement riche.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: right;\"><em>Claudio Willer<\/em><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"padding-left: 30px;\">Claudio Willer (S\u00e3o Paulo, 1940) est po\u00e8te, essayiste et traducteur. Derni\u00e8res publications\u00a0: <em>A verdadeira hist\u00f3ria do s\u00e9culo 2 <\/em>(po\u00e9sie)<em>, Manifestos \u2013 1964-2010<\/em>, <em>Os rebeldes: Gera\u00e7\u00e3o Beat e m\u00edsticas da transgress\u00e3o<\/em> (essai), <em>Um obscuro encanto: gnose, gnosticismo e poesia<\/em> (essai),\u00a0 <em>Gera\u00e7\u00e3o Beat<\/em> (essai), <em>Estranhas Experi\u00eancias<\/em> (po\u00e9sie). Claudio Willer a traduit Lautr\u00e9amont, Ginsberg, Kerouac et Artaud, entre autres. Il est docteur \u00e8s Lettres de l\u2019Universit\u00e9 de S\u00e3o Paulo. Davantage sur <a href=\"http:\/\/claudiowiller.wordpress.com\/about\">http:\/\/claudiowiller.wordpress.com\/about<\/a><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">_____________<\/p>\n<p><span class=\"rodape\">[1] Middletown, Wesleyan University Press, 1985.<\/span><\/p>\n<p><span class=\"rodape\">[2]\u00a0 Dans ma postface \u00e0 la <em>Trilogie de l\u2019amour<\/em>, de 2010.\u00a0\u00a0<\/span><\/p>\n<p><span class=\"rodape\">[3]\u00a0 Le livre a \u00e9t\u00e9 r\u00e9\u00e9dit\u00e9 en 1998.<\/span><\/p>\n<p><span class=\"rodape\">[4]\u00a0 Orham Pamuk, \u00e9crivain turc, Prix Nobel de litt\u00e9rature en 2006.<\/span><\/p>\n<p><span class=\"rodape\">[5] \u00a0\u201dHeart Beat: Fifties Heroes as Soap Opera\u201d, publi\u00e9 dans <em>The Rolling Stone book of the Beats<\/em>, Holly-George-Warren, Rolling Stone Press, 1999.<\/span><\/p>\n<p><span class=\"rodape\">[6]\u00a0 Notamment par Mich\u00e8le Sarde dans a postface \u00e0<em> Consola\u00e7\u00e3o<\/em>.<\/span><\/p>\n<p><span class=\"rodape\">[7]\u00a0 Cette observation, et les autres, \u00e0 propos de l\u2019androgynie sont extraites du livre de Jean Libis, <em>Le mythe de l\u2019androgyne<\/em>.<\/span><\/p>\n<p><span class=\"rodape\">[8] Ici, j\u2019adapte une des analyses de Foucault sur la langue \u201cintransitive\u201d, sans compromission avec la\u00a0 signification ou la r\u00e9f\u00e9rence externe, qui est seulement \u201ctransitive\u201d (<em>Les mots et les choses).<\/em><\/span><\/p>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>M\u00e9moires, fictions, lettres, dialogues et autres \u0153uvres de Betty Milan &nbsp; Claudio Willer &nbsp; 1 &nbsp; L\u2019\u0153uvre de Betty Milan est vaste et polymorphe. 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