{"id":350,"date":"2016-04-06T22:03:36","date_gmt":"2016-04-06T22:03:36","guid":{"rendered":"https:\/\/www.bettymilan.com.br\/?p=350"},"modified":"2016-04-06T23:01:11","modified_gmt":"2016-04-06T23:01:11","slug":"francais-postface","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.bettymilan.com.br\/fr\/francais-postface\/","title":{"rendered":"Postface"},"content":{"rendered":"<p><\/p>\n<h2><em><strong><span class=\"cor-1\">Postface<\/span><\/strong><\/em><\/h2>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Mich\u00e8le Sarde (1)<\/p>\n<p>Au d\u00e9but de ce roman, S\u00e9ri\u00e9ma, l\u2019h\u00e9ro\u00efne de Le Perroquet et le docteur se demande \u201c par quel bout la prendre n\u00e9anmoins, cette histoire \u201d. Elle commence par la prendre par l\u2019autre bout du monde, le monde de l\u2019autre, c\u2019est-\u00e0-dire, pour cette native de S\u00e3o Paulo, le Paris intellectuel et dominateur du brillant docteur. Mais S\u00e9ri\u00e9ma finit l\u2019histoire par o\u00f9 elle commence, dans la patrie de Vari o\u00f9 ses anc\u00eatres libanais sont arriv\u00e9s du pays du C\u00e8dre. Pour terminer l\u2019histoire par le bon bout, il faut l\u2019arr\u00eater dans la langue o\u00f9 l\u2019on r\u00eave.<\/p>\n<p>Le temps de savoir si ce beau r\u00e9cit intelligent appartient \u00e0 telle ou telle \u00e9tiquette de genre litt\u00e9raire &#8211; roman ou autobiographie &#8211; para\u00eet aujourd\u2019hui r\u00e9volu. \u201c Un livre est le produit d\u2019un autre moi que celui que nous manifestons dans la soci\u00e9t\u00e9, dans nos habitudes, dans nos vies \u201d, \u00e9crivait d\u00e9j\u00e0 le Proust de Contre Sainte-Beuve ; le m\u00eame, d\u2019\u00c0 la recherche du temps perdu, disait que c\u2019\u00e9tait \u201c l\u2019histoire d\u2019un homme qui dit je et qui n\u2019est pas moi \u201d. Il suffit de le ranger dans le genre postmoderne. Roman ou autobiographie, autofiction ou essai romanesque, nouvelle ou conte, autoportrait ou po\u00e8me en prose, il y a longtemps que l\u2019Europe de Kundera, l\u2019Am\u00e9rique de Garc\u00eda M\u00e1rquez, comme celle des universit\u00e9s du Nord nous ont lib\u00e9r\u00e9s de ce faux probl\u00e8me, qu\u2019avaient d\u00e9j\u00e0 r\u00e9gl\u00e9 les vrais, les grands \u00e9vricains indiff\u00e9rents aux critiques litt\u00e9raires comme aux docteurs de Sorbonne.<\/p>\n<p>Or dans le livre de Betty Milan, il s\u2019agit justement d\u2019Am\u00e9rique et de sorbonicoles docteurs et aussi de beaucoup d\u2019autres sujets, personnels et collectifs, locaux et universels. Il s\u2019agit aussi de personnages, au sens le plus traditionnel du terme, depuis les protagonistes que sont S\u00e9ri\u00e9ma et son docteur jusqu\u2019\u00e0 l\u2019assembl\u00e9e des anc\u00eatres libanais, \u201c turcos \u201d du Br\u00e9sil, qui envahissent progressivement le divan dudit docteur pour le transformer, dans la tradition bien connue du r\u00e9alisme magique latino-am\u00e9ricain, en tapis volant. Il s\u2019agit enfin d\u2019une histoire, dans son sens le plus large de fable, de mythe, de conte, de saga et d\u2019aventure intimiste. Bref il s\u2019agit de fiction, et dans sa forme la plus r\u00e9cente depuis le XIXe si\u00e8cle, de roman.<br \/>\nL\u2019histoire peut \u00eatre ramen\u00e9e, dans la simplicit\u00e9 qui \u00e9merge en toute \u0153uvre forte, du foisonnement des th\u00e8mes et de la complexit\u00e9 qui est celle de la vie m\u00eame, \u00e0 une proposition : S\u00e9ri\u00e9ma s\u2019en va chercher son \u00e2me dans la capitale de l\u2019esprit ; elle y d\u00e9couvre que son \u00e2me est au pays et que l\u2019esprit souffle partout.<\/p>\n<p>Par le sujet comme par le ton, par la fougue picaresque des all\u00e9es et venues entre pays du C\u00e8dre et pays des Tupis, entre pays des perroquets blonds et pays des docteurs sorbonicoles, le r\u00e9cit qui bute sur l\u2019absurde \u00e9tranget\u00e9, sur le d\u00e9paysement g\u00e9ographique et individuel, \u00e9voque irr\u00e9sistiblement le conte philosophique. Dans la pure tradition voltairienne, S\u00e9ri\u00e9ma, nom d\u2019un oiseau sud-am\u00e9ricain, est une Candide dont le Paraguay du XVIIIe se d\u00e9place dans le Br\u00e9sil puis dans le Paris du XXe, une Ing\u00e9nue dont la probl\u00e9matique serait identitaire plus que m\u00e9taphysique. Mais les questions de fond ne varient pas : d\u2019o\u00f9 suis-je venue, qui suis-je, o\u00f9 vais-je?<\/p>\n<p>Le \u201c grand chambardement \u201d des anc\u00eatres et les voyages entre l\u2019Europe et l\u2019Am\u00e9rique sont \u00e0 S\u00e9ri\u00e9ma ce que la course endiabl\u00e9e \u00e0 travers le monde connu de la plan\u00e8te est au personnage voltairien. La capricieuse Cun\u00e9gonde, si ardemment recherch\u00e9e et si p\u00e9niblement retrouv\u00e9e, tient ici \u00e0 Paris pignon sur rue et re\u00e7oit ses patients en fonction de crit\u00e8res d\u2019entr\u00e9e et de sortie plus arbitraires encore que ceux qui pr\u00e9sidaient aux faveurs de la belle entre le Juif et le grand Inquisiteur. Pareillement, Cun\u00e9gonde et le docteur finiront, de d\u00e9ception en d\u00e9ception, et par d\u00e9senchantement interpos\u00e9, par \u00eatre les instruments de la connaissance, et m\u00eame, de malentendu, les agents de la cure.<\/p>\n<p>Car la cure analytique constitue le levier narratif du r\u00e9cit au m\u00eame titre que nagu\u00e8re, le journal intime, la confession ou l\u2019\u00e9change \u00e9pistolaire. Que l\u2019auteur du roman soit elle-m\u00eame analyste et que l\u2019\u00e9volution de la th\u00e9rapie analytique soit aussi pr\u00e9cise et clinique que les techniques de dissection autrefois pr\u00f4n\u00e9es par les ap\u00f4tres du naturalisme ne changent rien \u00e0 son caract\u00e8re instrumental dans la dynamique de la narration. L\u2019analyse ici est trait\u00e9e comme mat\u00e9riau du r\u00e9cit, source de premi\u00e8re main, et surtout recours narratif permettant de diffuser l\u2019information n\u00e9cessaire \u00e0 l\u2019intelligibilit\u00e9 de l\u2019encha\u00eenement des \u00e9v\u00e9nements et des \u00e9tapes de la qu\u00eate identitaire.<\/p>\n<p>Qu\u2019on ne s\u2019y trompe pas n\u00e9anmoins et qu\u2019on ne confonde pas la fiction avec l\u2019essai ou le document ! Contrairement \u00e0 l\u2019autobiographie dont la loi impose une fusion entre auteur, narrateur et personnage, le roman est un espace imaginaire o\u00f9 ces derniers ne co\u00efncident qu\u2019au gr\u00e9 de l\u2019auteur. Pour exacte dans l\u2019ordre analytique qu\u2019elle soit, la repr\u00e9sentation de la cure est avant tout occasion pour la narratrice de raconter et de faire raconter son personnage. La qualit\u00e9 d\u2019exactitude mesure ici, non une description scientifique mais un effet de r\u00e9el, fonction de l\u2019efficacit\u00e9 narrative, et surtout une coh\u00e9rence de l\u2019ensemble, fonction de la force de persuasion du texte. La connaissance approfondie qu\u2019a son auteur de l\u2019analyse rel\u00e8ve de la documentation ou de l\u2019exp\u00e9rience pr\u00e9alable \u00e0 tout r\u00e9cit qui se r\u00e9clame d\u2019une v\u00e9rit\u00e9 universelle, au m\u00eame titre que la lecture des rapports de m\u00e9decine qui pr\u00e9para Zola \u00e0 \u00e9crire Nana, ou les incursions du Flaubert de l\u2019\u00c9ducation sentimentale dans la topographie de la for\u00eat de Fontainebleau.<\/p>\n<p>L\u2019\u00e9l\u00e9ment narratif de la cure est l\u00e0 avant tout pour nous rappeler que S\u00e9ri\u00e9ma est bien de son temps, qu\u2019elle est un produit de la soci\u00e9t\u00e9 du jet set et des psy et que le sujet principal du roman, lui aussi bien moderne et contemporain, est le drame de l\u2019immigration, des populations d\u00e9plac\u00e9es, de l\u2019acculturation et de la d\u00e9perdition d\u2019identit\u00e9 qui en est la cons\u00e9quence la plus directe et la plus perturbante. Les grands d\u00e9bats du XVIIIe \u00e9taient li\u00e9s \u00e0 l\u2019intol\u00e9rance religieuse, \u00e0 l\u2019absolutisme monarchique, aux in\u00e9galit\u00e9s de caste. L\u2019\u201c inf\u00e2me \u201d au XXe si\u00e8cle, c\u2019est l\u2019immigration, c\u2019est l\u2019exclusion, c\u2019est l\u2019in\u00e9galit\u00e9 entre Nord et Sud, c\u2019est le mal \u00e0 vivre des survivants de sinistres trag\u00e9dies d\u2019exil et de massacres. Et c\u2019est de cela qu\u2019il est question dans le roman de Betty Milan.<\/p>\n<p>Le ph\u00e9nom\u00e8ne a laiss\u00e9 suffisamment de traces dans la litt\u00e9rature mondiale pour inspirer r\u00e9cemment des auteurs aussi diff\u00e9rents que l\u2019Argentin Hector Bianciotti ou l\u2019Indien Naipaul \u00e0 explorer, dans un genre baptis\u00e9 \u201c autofiction \u201d, l\u2019\u00e9nigme des origines pour des fils et des filles d\u2019immigrants qui ont perdu le fil de la lign\u00e9e.<\/p>\n<p>Partie d\u2019une \u201c tabula rasa \u201d, d\u2019une m\u00e9galomanie o\u00f9 elle se \u201c prend pour l\u2019origine et la fin de tout \u201d, d\u2019un monde int\u00e9rieur o\u00f9 \u201c l\u2019histoire n\u2019existait pas \u201d, S\u00e9ri\u00e9ma \u00e0 travers la cure se rem\u00e9more et passe par l\u2019\u00e9tape dissolvante de la d\u00e9construction de l\u2019identit\u00e9 factice que lui a transmise une tribu incertaine de soi. Elle finit, en se s\u00e9parant du docteur, par se r\u00e9concilier avec elle-m\u00eame et avec les anc\u00eatres. L\u2019analyse est le r\u00e9v\u00e9lateur de cette capacit\u00e9 progressive du personnage-narrateur \u00e0 ma\u00eetriser sa propre histoire en m\u00eame temps que celle des siens ; miroir interactif et \u00e9volutif, la cure en fournira les motifs et le langage.<br \/>\nLa rem\u00e9moration de S\u00e9ri\u00e9ma fait revivre un monde qui n\u2019est ni exotique ni \u00e9tranger, mais \u00e9trange pour les Br\u00e9siliens sans doute comme pour les non-Br\u00e9siliens, puisqu\u2019il est celui de la diaspora dans la diaspora, d\u2019une minorit\u00e9 \u00e9trang\u00e8re dans son propre pays, d\u2019une \u00e9migration particuli\u00e8re dans un pays d\u2019immigration. S\u00e9parations, exils, nostalgies et mal \u00e0 vivre, acculturations et refus d\u2019int\u00e9gration, comme des poup\u00e9es russes, s\u2019embo\u00eetent les uns dans les autres : Chr\u00e9tiens au Liban, Turcos venus du pays du C\u00e8dre dans le pays des Perroquets blonds, Br\u00e9silienne dans un Paris o\u00f9 m\u00eame le docteur r\u00eave d\u2019Am\u00e9rique. L\u2019image de la miniature persane au pays des Tupis figure la d\u00e9perdition, le d\u00e9ficit de civilisation qu\u2019implique chaque nouvelle partance mais aussi l\u2019acquis et la richesse du nouveau m\u00e9tissage.<\/p>\n<p>Dans la France mythique des duchesses et des docteurs en Sorbonne, miroir d\u2019un Br\u00e9sil \u00e9galement mythique, le ma\u00eetre du canap\u00e9, par sa superbe et son ignorance de l\u2019autre, et du monde de l\u2019autre, est la m\u00e9taphore du parisianisme empanach\u00e9 et s\u00e9ducteur auquel succombe S\u00e9ri\u00e9ma, \u00e0 la suite de sa m\u00e8re, de sa grand-m\u00e8re et de bien des cultures colonis\u00e9es. Et il est permis de se demander dans l\u2019analyse qui est le perroquet, qui le docteur, celui qui confond la langue de l\u2019oppresseur et la langue de l\u2019opprim\u00e9 en exp\u00e9diant sa \u201c petite Br\u00e9silienne \u201d chez une disciple portugaise ou celle qui sort de chez elle et s\u2019ouvre au monde dans le fran\u00e7ais, langue \u00e9trang\u00e8re.<\/p>\n<p>Qu\u2019importe cependant que les \u201c erreurs \u201d du grand sorcier blanc soient ou non des lapsus et ses pr\u00e9jug\u00e9s d\u00e9lib\u00e9r\u00e9s puisque avant tout il s\u2019agit de s\u2019\u00e9garer pour se rencontrer soi et les siens. Qu\u2019importe que l\u2019analyse comme l\u2019\u00e9criture repose sur un pacte qui n\u2019exclut pas le malentendu. Il s\u2019agit de strat\u00e9gies o\u00f9 avoir tout faux peut am\u00e9liorer la copie de la v\u00e9rit\u00e9.<\/p>\n<p>Tout ma\u00eetre de l\u2019esquive et contempteur de la clepsydre qu\u2019il soit, le malin docteur n\u2019ignore pas son pouvoir de mettre un cran d\u2019arr\u00eat \u00e0 cette ali\u00e9nation sans fin o\u00f9 chacun est \u00e0 sa fa\u00e7on le colonis\u00e9 et l\u2019expuls\u00e9 de l\u2019autre, quand ce ne serait que d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 de psychanalyse. Ce sphinx \u201c vous faisait rechercher dans le pass\u00e9 les ingr\u00e9dients du pr\u00e9sent et vous donnait ainsi l\u2019occasion de couper \u00e0 la r\u00e9p\u00e9tition en vous lib\u00e9rant du poids des a\u00efeux \u201d. Immigr\u00e9e par deux fois dans son cabinet de Sauveur, S\u00e9ri\u00e9ma r\u00eavera un temps d\u2019emmener avec elle en Am\u00e9rique son docteur, avant de l\u2019abandonner \u00e0 d\u2019autres exils ou \u00e0 d\u2019autres exil\u00e9s pour retourner seule chez elle, c\u2019est-\u00e0-dire en elle.<\/p>\n<p>Ce faisant, elle se d\u00e9pouillera de sa v\u00eature de perroquet et rena\u00eetra m\u00e9tisse, Turca br\u00e9silienne, sans plus de honte d\u2019\u00eatre ce qu\u2019elle est \u201c inculte et en plus la peau tirant sur l\u2019oliv\u00e2tre \u201d. Et par la ma\u00eetrise de son pass\u00e9, c\u2019est-\u00e0-dire des errements et des folies des a\u00efeux, S\u00e9ri\u00e9ma parviendra \u00e0 assumer un avenir red\u00e9fini comme \u201c une nouvelle m\u00e9moire du pass\u00e9 \u201d, un avenir sur lequel ne p\u00e8se plus le poids de la r\u00e9p\u00e9tition absurde et de l\u2019autoaveuglement.<\/p>\n<p>Ce travail de d\u00e9mystificiation de soi et de d\u00e9mythification de l\u2019autre ne peut se dire dans l\u2019ordre de la litt\u00e9rature qu\u2019\u00e0 travers le registre de la d\u00e9rision. C\u2019est par l\u2019ironie, par la parodie, par le rire lib\u00e9rateur que le roman d\u00e9nonce les pi\u00e8ges de la s\u00e9duction et du snobisme, les malsaines peurs du ridicule qui d\u00e9bouchent sur la d\u00e9valorisation de soi et la survalorisation de l\u2019autre. Silhouettes h\u00e9ro\u00ef-comiques, les anc\u00eatres ne sont pas \u00e9voqu\u00e9s par leur complexit\u00e9 psychologique, mais par leurs liens directs avec le C\u00e8dre originel et le Br\u00e9sil plus ou moins accept\u00e9. L\u2019errance de S\u00e9ri\u00e9ma \u00e0 travers les rues et les caf\u00e9s d\u2019un Paris d\u00e9shumanis\u00e9 par l\u2019intensit\u00e9 du d\u00e9paysement prend des allures plus cocasses que path\u00e9tiques et il y a du Knock ou du Moli\u00e8re dans ce grand homme de docteur qui a l\u2019art de rendre les s\u00e9ances si courtes.<\/p>\n<p>C\u2019est en se moquant d\u2019elle-m\u00eame et de son idole parisienne que le personnage-narrateur parvient \u00e0 transgresser ses propres tabous et \u00e0 d\u00e9bloquer la rem\u00e9moration de l\u2019essentiel. C\u2019est aussi par le rire que l\u2019auteur noue les diff\u00e9rentes strates de la narration et rend son r\u00e9cit attachant au sens litt\u00e9ral du terme. L\u2019humour est ce qui permet le mieux au malheur humain de se dire sans complaisance et sans aff\u00e9terie, et ce n\u2019est pas un hasard si la r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 Don Quichotte, un Don Quichotte en jupons, est aussi pr\u00e9gnante dans le texte\u2026<\/p>\n<p>La d\u00e9rision certes est opportune sous sa forme parodique quand il s\u2019agit du portrait d\u00e9capant que se renvoient l\u2019un \u00e0 l\u2019autre S\u00e9ri\u00e9ma et le Docteur, dans la mise en abyme du d\u00e9sopilant couple Nord-Sud. Mais elle c\u00e8de le pas \u00e0 l\u2019\u00e9vocation lyrique d\u00e8s lors qu\u2019il s\u2019agit d\u2019\u00e9voquer la diaspora des anc\u00eatres avec ses figures mythiques puisant leur magie dans le pass\u00e9 sud-am\u00e9ricain et plus loin encore dans un pass\u00e9 d\u2019avant le pass\u00e9 qui descend en droite ligne des mille et une nuits. Depuis Yana, \u201c cette folle de grand-maman \u201d, cette \u201c \u00e2me d\u2019un autre monde, cr\u00e9ature des inimaginables confins de l\u00e0-bas, malgr\u00e9 son certificat de d\u00e9c\u00e8s \u00e9tablissant qu\u2019elle \u00e9tait bien morte au Br\u00e9sil o\u00f9 elle v\u00e9cut sans rien voir, marcha sans que son pied touch\u00e2t la poussi\u00e8re du sol, et parla pour n\u2019\u00eatre point entendue \u201d, jusqu\u2019\u00e0 Raji, nom du p\u00e8re et du bisa\u00efeul qui r\u00eava l\u2019\u00e9migration mais ne l\u2019accomplit pas, en passant par Hila, Jarja, Faya \u201c qui nous l\u00e9gua un pays impossible, un pays imaginaire d\u2019apatrides \u201d et le cordonnier Labi, l\u2019arri\u00e8re-grand-oncle paternel qui approuvait lui le paradis am\u00e9ricain, et Azize, l\u2019\u00e9pouse de Faya, Azize \u201c aux yeux de colombe et aux l\u00e8vres en forme de lys \u201d, et M\u00e9na, et Carm\u00e9la, et Louise qui ne quitta la prison paternelle que pour l\u2019asile, dans une camisole de force, et Mal\u00e9na, \u201c la m\u00e8re de ma m\u00e8re \u201d qui ne se plaisait qu\u2019en France.<\/p>\n<p>Seules les luxuriances baroques de la po\u00e9sie permettent de redonner vie aux a\u00efeux d\u00e9racin\u00e9s. Ils d\u00e9filent l\u2019un apr\u00e8s l\u2019autre, l\u2019un avec l\u2019autre, sur le divan parisien du grand mage, pleurant un Liban de moins en moins r\u00e9el tandis que leur h\u00e9riti\u00e8re, prodiguant au sorcier blanc les richesses qu\u2019ils ont durement accumul\u00e9es dans leur sueur et sur leur dos, se languit d\u2019un Br\u00e9sil imaginaire, b\u00e9tonn\u00e9 dans les tours des villes surpollu\u00e9es du Sud. Et ils y retrouvent avec elle la m\u00e9lodie de leurs comptines, de leurs berceuses, la litanie de leurs proverbes, venus d\u2019un autre \u00e2ge et d\u2019une autre culture, mais qui s\u2019acclimatent en m\u00eame temps qu\u2019eux-m\u00eames acqui\u00e8rent la langue de l\u2019autre, et la font leur. Et ils y retrouvent leurs ingr\u00e9dients du C\u00e8dre &#8211; huile de s\u00e9same pour y \u00e9craser les pois chiches et faire la cr\u00e8me de homos ; pignons minuscules pour adoucir les boulettes de k\u00e9b\u00e9 ; \u201c \u00e9pice de zatar pour saupoudrer les \u0153ufs frits \u201d, tomates et concombres des taboul\u00e9 &#8211; m\u00e9lang\u00e9s avec les g\u00e2teaux glac\u00e9s au go\u00fbt de papaye et de jaca, les lasagne et le risotto adopt\u00e9s en Am\u00e9rique.<\/p>\n<p>Entre Orient et Occident, \u201c pos\u00e9s l\u2019un \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de l\u2019autre, comme la couleur sur la palette d\u2019un peintre \u201d, une \u00e9trange cuisine s\u2019\u00e9labore dans la m\u00e9moire des papilles d\u2019une petite Br\u00e9silienne encore assujettie au divan d\u2019un ma\u00eetre en voie de fondre lui-m\u00eame comme neige au soleil, un soleil qui br\u00fble les mani\u00e9rismes et ass\u00e8che les flatulences et les redondances. Et ces madeleines exotiques au go\u00fbt composite vont accomplir leur office sacr\u00e9 de d\u00e9tonateurs et r\u00e9concilier l\u2019h\u00e9ro\u00efne avec le temps perdu, c\u2019est-\u00e0-dire avec la langue perdue\u2026 et retrouv\u00e9e.<\/p>\n<p>Car c\u2019est de la \u201c maudite obligation d\u2019avoir \u00e0 servir deux ma\u00eetres, le fran\u00e7ais et le br\u00e9silien \u201d, d\u2019avoir \u00e0 \u201c parler l\u2019un en pensant \u00e0 l\u2019autre \u201d que surgira \u00e0 la conscience de S\u00e9ri\u00e9ma, \u201c yoyo que se repassaient les deux pays \u201d le drame des premiers immigrants libanais condamn\u00e9s \u00e0 \u00e9lever leurs enfants dans la langue de la nouvelle patrie. Il faudra des ann\u00e9es d\u2019analyse dans la langue colonisatrice pour que S\u00e9ri\u00e9ma, apr\u00e8s avoir propos\u00e9 de traduire les \u00e9crits du docteur dans son dialecte, proclame son all\u00e9geance \u00e0 sa langue maternelle, le portugais br\u00e9silien, \u201c langue b\u00e9nie du \u00e3o \u201d, et qu\u2019elle avance comme motif l\u00e9gitime de son d\u00e9part celui de la langue dont le ma\u00eetre fait lui-m\u00eame \u201c le bien supr\u00eame au point d\u2019en parler comme d\u2019un tr\u00e9sor \u201d.<br \/>\nDans son voyage sur le divan \u00e0 travers \u00e9poques et continents, dans sa diaspora reconstitu\u00e9e par l\u2019imaginaire, S\u00e9ri\u00e9ma a d\u00e9coll\u00e9 avec le viatique d\u2019une langue ali\u00e9n\u00e9e dans laquelle ses premiers ma\u00eetres, les perroquets blonds, ne lui ont appris qu\u2019\u00e0 \u201c perroqueter \u201d. Elle a \u00e9prouv\u00e9 les trous d\u2019air, l\u2019\u00e9touffement devant le risque d\u2019aphasie, devant l\u2019impossibilit\u00e9 de trouver les mots pour dire, dans la langue du docteur, rigide et hostile qu\u2019est pour elle le fran\u00e7ais, le d\u00e9racinement et la s\u00e9paration, l\u2019expulsion et le bannissement, l\u2019exclusion et l\u2019excommunication, qui sont au commencement des origines. Puis les mots pour dire l\u2019identit\u00e9 par les a\u00efeux et par le p\u00e8re et la m\u00e8re et par le fr\u00e8re mort. Enfin les mots pour dire et se dire et commencer \u00e0 exister.<\/p>\n<p>S\u00e9ri\u00e9ma donc a but\u00e9 contre les mots, les mots \u201c comme des choses\u2026 comme des obstacles \u201d qui lui barrent le chemin et lui bouchent la vue. Elle l\u2019a enfin reconquise, cette \u201c langue douce aux longues voyelles comme chant\u00e9e, indiff\u00e9rente aux r\u00e8gles de grammaire et qui rejette tout ce qui est contraire \u00e0 l\u2019usage \u201d. La langue de l\u2019autre lui aura servi \u00e0 retrouver la sienne. Et tandis que S\u00e9ri\u00e9ma le personnage se s\u00e9parera sans \u00e9tats d\u2019\u00e2me du tr\u00e8s parisien docteur pour voler vers un Br\u00e9sil o\u00f9 elle assumera d\u00e9sormais son m\u00e9tissage, l\u2019auteur-narratrice prend cong\u00e9 de son lecteur avec la satisfaction d\u2019avoir rempli son contrat en atteignant le d\u00e9nouement. Elles sont, chacune \u00e0 sa mani\u00e8re, lib\u00e9r\u00e9es. Tant il est vrai qu\u2019une \u0153uvre de fiction \u00e9nonce toujours, dans le noyau dur de la narration, le conflit de l\u2019acte d\u2019\u00e9crire et sa r\u00e9solution.<\/p>\n<p>La reconqu\u00eate de la langue maternelle s\u2019assortit d\u2019une autre prise de conscience : la langue \u00e9trang\u00e8re, le fran\u00e7ais du docteur, n\u2019\u00e9tait qu\u2019un voile qui servait de masque \u00e0 S\u00e9ri\u00e9ma. C\u2019est pour se dissimuler \u00e0 elle-m\u00eame son identit\u00e9 de femme que S\u00e9ri\u00e9ma a choisi un analyste qui ignore sa langue. \u201c Je l\u2019avais \u00e9lu\u2026 pour son ignorance, pas pour son savoir \u201d. Ce roman d\u2019initiation prend la forme f\u00e9minine du d\u00e9voilement. Gar\u00e7on manqu\u00e9, \u00e9lue du p\u00e8re, S\u00e9ri\u00e9ma comprend que ce p\u00e8re l\u2019a d\u00e9sir\u00e9e, dans la tradition lointaine de cet Orient jamais vraiment d\u00e9sert\u00e9, voil\u00e9e. C\u2019est en se d\u00e9voilant devant le transparent docteur, au carrefour de toutes les transgressions, que S\u00e9ri\u00e9ma acceptera d\u2019avoir un fils \u00e0 qui elle ne transmettra pas le nom mais la filiation, qu\u2019elle consentira \u00e0 \u00eatre \u00e0 son tour lieu d\u2019\u00e9change et de relais, brisant la mal\u00e9diction des origines, pour engendrer \u00e0 son tour. Qu\u2019elle proph\u00e9tisera dans l\u2019\u0153il de verre du f\u00e9tiche son avenir de femme et d\u2019\u00eatre humain, enfin libre de ne pas gu\u00e9rir de ses r\u00eaves.<\/p>\n<p><span class=\"rodape\">___________<br \/>\n1. Mich\u00e8le Sarde est ecrivain et professeur. Romanci\u00e8re (Histoire d&rsquo;Eurydice pendant la remont\u00e9e) et biographe, notamment de Marguerite Yourcenar et de Colette (Prix de l&rsquo;Acad\u00e9mie des sciences morales et politiques). 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