{"id":1794,"date":"2016-04-14T13:55:03","date_gmt":"2016-04-14T16:55:03","guid":{"rendered":"https:\/\/www.bettymilan.com.br\/?p=1794"},"modified":"2016-04-14T13:55:03","modified_gmt":"2016-04-14T16:55:03","slug":"francais-dou-vient-notre-americanite","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.bettymilan.com.br\/fr\/francais-dou-vient-notre-americanite\/","title":{"rendered":"D&rsquo;o\u00f9 vient notre am\u00e9ricanit\u00e9?"},"content":{"rendered":"<p><\/p>\n<h2 class=\"cor-1\"><em><strong>D&rsquo;o\u00f9 vient notre am\u00e9ricanit\u00e9?<\/strong><\/em><\/h2>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Mon pays fut l&rsquo;invit\u00e9 d&rsquo;honneur du Salon du livre l&rsquo;ann\u00e9e derni\u00e8re. C&rsquo;\u00e9tait un \u00e9v\u00e9nement capital pour les \u00e9crivains br\u00e9siliens. Surtout parce que \u00e7a nous a oblig\u00e9s \u00e0 dire <em>qui<\/em> nous \u00e9tions. Quand on fait l&rsquo;effort de dire \u00e0 l&rsquo;Autre qui l&rsquo;on est, on d\u00e9couvre du nouveau sur soi.<\/p>\n<p>J&rsquo;ai donc \u00e9t\u00e9 heureuse de constater que les proc\u00e9d\u00e9s litt\u00e9raires que les \u00e9crivains br\u00e9siliens utilisent ressemble \u00e0 celle de Cam\u00f5es, l&rsquo;auteur de la c\u00e9l\u00e8bre \u00e9pop\u00e9e portugaise, <em>Les Lusiades<\/em>. , et que nous sommes les nouve<em>a<\/em>ux camoniens. Je veux dire les enfants de Cam\u00f5es.<\/p>\n<p>Comme lui, nous pr\u00e9f\u00e9rons les formes populaires aux formes \u00e9rudites, nous n&rsquo;h\u00e9sitons pas \u00e0 briser la syntaxe classique au b\u00e9n\u00e9fice du rythme, \u00e0 sacrifier la grammaire pour faire valoir le parler du peuple.Autrement dit nous avons choisi le parti de l&rsquo;invention, et c&rsquo;est par l\u00e0 que passe notre am\u00e9ricanit\u00e9 ou notre identit\u00e9 am\u00e9ricaine.<\/p>\n<p>Ce parti de l&rsquo;invention est le n\u00f4tre \u00e0 cause du rapport que nous avons au <em>sur-moi.<\/em> Je dirais que ce rapport est plutot m\u00e9fiant. Il s&rsquo;exprime dans les paroles d&rsquo;une des chansons les plus connues de Chico Buarque : <em>N\u00e3o existe pecado ao sul do Equador.<\/em>I<em>l n&rsquo;y a pa<\/em>s de p\u00e9ch\u00e9 au sud de l&rsquo;Equateur, traduirait-on en fran\u00e7ais<\/p>\n<p>Notre am\u00e9ricanit\u00e9 se construit autour de l&rsquo;inexistence du p\u00e9ch\u00e9 depuis la d\u00e9couverte . Le premier texte \u00e9crit sur le Br\u00e9sil, la c\u00e9l\u00e8bre lettre du chroniqueur portugais Pero Vaz Caminha, en est la preuve.<\/p>\n<p>Que voyait-il chez les Indiens? \u00a0\u00bb Des parties honteuses si compl\u00e8tement nues et expos\u00e9es avec tant d&rsquo;innocence qu&rsquo;il n&rsquo;y avait l\u00e0 aucune vergogne \u00ab\u00a0. Qu&rsquo; apercevait-il ce chroniqueur sinon le corps qui innocente le regard, d\u00e9culpabilise, et n&rsquo;existe que pour le plaisir? A la religion portugaise le nouveau continent opposait un corps nu mais pur, un corps \u00e0 pr\u00eacher les conqu\u00e9rants.<\/p>\n<p>L&rsquo;am\u00e9ricanit\u00e9 des Br\u00e9siliens, contrairement \u00e0 celle des Etats- Unis, est indissociable du refus de la culpabilit\u00e9. Ce refus vaut pour le corps mais aussi pour la langue .<\/p>\n<p>Quand, \u00e0 Lisbonne, les gens nous corrigent en disant que nous ne parlons pas bien la langue, leur remarque tombe \u00e0 plat.<\/p>\n<p>D\u00e9j\u00e0 dans les ann\u00e9es vingt, l&rsquo;\u00e9crivain moderniste Mario de Andrade se moquait des Br\u00e9siliens qui t\u00e9l\u00e9graphiaient au Portugal pour savoir comment on devait \u00e9crire. Il nous a afrranchis pour de bon. Nous ne voyons aucun p\u00e9ch\u00e9 dans le fait d&rsquo;\u00e9crire comme nous parlons, et de nous laisser porter par la musique de notre oralit\u00e9- tr\u00e8s diff\u00e9rente d&rsquo;ailleurs de celle des d\u00e9couvreurs portugais, puisque nous ouvrons les voyelles et que nous chantons quand nous parlons.<\/p>\n<p>Comme les Qu\u00e9b\u00e9cois donc , nous nous sommes \u00e9cart\u00e9s de la langue que les Europ\u00e9ens nous ont l\u00e9gu\u00e9e. A cause des interf\u00e9rences des langues d&rsquo;Afrique et de la langue des Indiens br\u00e9siliens, le tupi guarani, qu&rsquo;on parlait d&rsquo;ailleurs dans ma ville natale, S\u00e3o Paulo, jusqu&rsquo;au XVIIIeme si\u00e8cle inclus.<\/p>\n<p>Les Noirs ont fait que la langue br\u00e9silienne soit une langue douce aux longues voyelles, que nous disions: <em>Copacabaaana, aaagua, maaar .<\/em> Quant aux Indiens, ils ont nomm\u00e9 nos villes, nos fleuves, nos montagnes : <em>Mogi-Gua\u00e7u, Tiet\u00ea, Vupabu\u00e7u.<\/em><br \/>\nLes Indiens ont \u00e9t\u00e9 pour nous ce qu&rsquo;ils ont \u00e9t\u00e9 pour les Qu\u00e9b\u00e9cois et on aurait pu \u00e9crire un livre au Br\u00e9sil dont le titre serait <em>l&rsquo;Indien g\u00e9n\u00e9reux,<\/em> comme celui des auteurs Qu\u00e9b\u00e9cois, C\u00f4t\u00e9, Tardivel et Vaugeois<\/p>\n<p>Sous l&rsquo;influence des Noirs et des Indiens, nous nous sommes \u00e9loign\u00e9s de la langue des d\u00e9couvreurs, mais au contraire des Qu\u00e9b\u00e9cois, nous n&rsquo;avons plus depuis longtemps d&rsquo;opinions n\u00e9gatives \u00e0 l&rsquo;\u00e9gard de notre parler. Nous en sommes m\u00eame au point d&rsquo;aimer nos fautes . Oswald de Andrade, l&rsquo;autre \u00e9crivain moderniste, les a salu\u00e9es. Il va jusqu&rsquo;a parler de <em>la contribution millionaire de toutes les fautes.<\/em><\/p>\n<p>Depuis les ann\u00e9es vingt, nous ne connaissons rien au Br\u00e9sil qui puisse \u00eatre compar\u00e9 aux probl\u00e8mes dont nous parle la Qu\u00e9b\u00e9coise Chantal Bouchard dans <em>La langue et le nombril. <\/em>La langue n&rsquo;est pas chez nous source de pr\u00e9occupation , nous n&rsquo;avons pas d&rsquo;inhibition d&rsquo;ordre linguistique.<\/p>\n<p>Je dirais que notre rapport \u00e0 la langue est heureux, comme l&rsquo;a si bien remarqu\u00e9 H\u00e9l\u00e8ne Cixous qui conna\u00eet le portugais du Br\u00e9sil, puisqu&rsquo;elle a m\u00eame traduit Clarice Lispector en fran\u00e7ais. Lors d&rsquo;une interview, elle m&rsquo;a parl\u00e9 de tout ce que ma langue rend possible. Parce qu&rsquo;elle conna\u00eet tout ce que le fran\u00e7ais lui interdit .<\/p>\n<p>D&rsquo;o\u00f9 nous vient-il ce bonheur dans le rapport \u00e0 la langue ? Il nous vient, me semble-t-il, de ce que l&rsquo;Universit\u00e9 ne s&rsquo;est \u00e9tablie au Br\u00e9sil qu&rsquo;au XIX\u00e8me si\u00e8cle et que la langue a pu y \u00e9voluer librement, sans que sa norme soit enseign\u00e9e, sans le savoir du ma\u00eetre ni l&rsquo;auto-censure .<\/p>\n<p>En raison de l&rsquo;absence d&rsquo;une Universit\u00e9 qui aurait dit la norme, nous avons aim\u00e9 notre langue orale. Notre \u00e9criture \u00e9tait vou\u00e9e \u00e0 la styliser, et la litt\u00e9rature \u00e0 \u00eatre moderne, puisqu&rsquo;elle incorporait les techniques de l&rsquo;oralit\u00e9. Paradoxalement notre modernit\u00e9 se doit \u00e0 cette absence d&rsquo;universit\u00e9, \u00e0 notre \u00ab\u00a0retard historique\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>La langue portugaise que nous parlons est fa\u00e7onn\u00e9e par le yoruba d&rsquo;Afrique et le tupi guarani des Indiens ainsi que par les langues de l&rsquo;immigration: l&rsquo;arabe, l&rsquo; espagnol, l&rsquo;italien, cette derni\u00e8re langue \u00e9tant parl\u00e9e par un tiers de la population de S\u00e3o Paulo, au dix-neuvi\u00e8me si\u00e8cle Cela veut dire que notre am\u00e9ricanit\u00e9 est construite avec des savoirs africains, asiatiques et europ\u00e9ens.Autrement dit notre identit\u00e9e est composite.<\/p>\n<p>Pour r\u00e9pondre au <em>Qui suis-je?, <\/em>un Br\u00e9silien doit n\u00e9cessairement parler de <em>ses<\/em> appartenances , comme l&rsquo;a fait de son c\u00f4t\u00e9 l&rsquo;\u00e9crivain francophone d&rsquo;origine libanaise, Amin Maalouf. C&rsquo;est peut \u00eatre pour \u00e7a que nous sommes tr\u00e8s ouverts aux autres cultures &#8211; que nous sommes de vrais <em>h\u00e9t\u00e9rophages-<\/em>, et que nous ne prenons pas les armes.<\/p>\n<p>Parce que nous aimons la diff\u00e9rence , le pacifisme est notre vocation. L&rsquo;\u00e9crivain Mario de Andrade, a m\u00eame dit que le pacifisme est le sexe du peuple br\u00e9silien. Nous sommes des<em> h\u00e9t\u00e9rophages pacifistes <\/em>\u00a0 et j&rsquo;ajoute que notre mode de vie est plut\u00f4t libre des imp\u00e9ratifs cat\u00e9goriques du sur-moi.<\/p>\n<p>Voil\u00e0 pourquoi notre h\u00e9ros national, Macounaima, s&rsquo;amusait avec sa belle, Ci, mais s&rsquo;arr\u00eatait, <em>par oubli<\/em>, au beau milieu de l&rsquo;action. Sa jouissance \u00e9tait contraire \u00e0 tout programme. Leur sexualit\u00e9 \u00e9tait anti-sexologique. Son seul but \u00e9tait de recommencer sans fin. Une vraie aventure, quoi!<\/p>\n<p>Le Br\u00e9sil n&rsquo;existe pas sans l&rsquo;exaltation du plaisir et c&rsquo;est pour \u00e7a qu&rsquo;on y chante et qu&rsquo;on y danse autant. Pourrait-il en \u00eatre autrement? Pour les Indiens br\u00e9siliens le paradis \u00e9tait un lieu o\u00f9 l&rsquo;on ne fait que danser. Nous ne parlons plus leur langue mais nous rem\u00e9morons leur existence en r\u00e9alisant leur r\u00eave quand nous jouons un foot qui fait r\u00e9sonner le mot chor\u00e9<em>graphie<\/em> , et quand nous f\u00eatons le Carnaval qui est notre religion nationale.<\/p>\n<p>Mes tropiques connaissent la mis\u00e8re et le d\u00e9sespoir,ils peuvent \u00eatre tristes, mais c&rsquo;est par la joie dont ils sont capables qu&rsquo;ils sont diff\u00e9rents.<\/p>\n<p>Je dirai donc pour conclure que l&rsquo;am\u00e9ricanit\u00e9 du Br\u00e9sil se d\u00e9finit par la joie qui, elle, se conquiert \u00e0 travers ce que nous appellons le <em>brincar <\/em>, notion aussi importante chez nous que l&rsquo;est le <em>droit<\/em> en France ou chez les anglais le <em>humour . <\/em>Il r\u00e9pond, le <em>brincar <\/em>\u00e0 une mise entre parenth\u00e8ses du s\u00e9rieux \u00e0 travers le jeu, la f\u00eate et l&rsquo;amour.<\/p>\n<p>C&rsquo;est luiqui nous permet de dire avec beaucoup de conviction que les Portugais ont d\u00e9couvert le Br\u00e9sil mais que nous l&rsquo;avons invent\u00e9.<\/p>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>D&rsquo;o\u00f9 vient notre am\u00e9ricanit\u00e9? &nbsp; Mon pays fut l&rsquo;invit\u00e9 d&rsquo;honneur du Salon du livre l&rsquo;ann\u00e9e derni\u00e8re. 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